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Tradition, mythes et rites
 
Avant de parler de l’initiation maçonnique en tant que telle, il nous a paru important de présenter quelques remarques préliminaires sur la terminologie que nous emploierons tout au long de cet exposé, à savoir les notions tradition, de mythe et de légende, de rite en rapport avec le sacré. Car toute forme initiatique s’enracine autour de ces concepts.

La notion de tradition
 
Selon la vision du monde exprimée par toute société dite traditionnelle, il apparaît au regard de l’ethnologue que trois critères déterminent la notion de tradition en tant que fondement, véhicule et facteur de cohésion :
- une mythologie reliant à des origines mythiques/immémoriales provenant d’une source non humaine (axe vertical), et à un supposé dépôt primordial qu’elle est censée véhiculer,
- une transmission ininterrompue du mythe et du savoir-faire qui lui est associé, ce qui s’effectue de bouche à oreille, par ouï-dire et voir-faire, au-delà des formes extérieures qui, quant à elles, se renouvellent selon les contingences de l’histoire,
- un enracinement social (axe horizontal), vivant et vivifiant, marqué par une reconnaissance au sein d’une communauté, et manifestant ainsi sa légitimité.

La fonction du mythe
 
Le mythe définit une origine, point d’émergence du sacré, en relation avec un Principe. Le mythe a pour fonction de narrer ce qui est dans le monde en tant qu’espace sacré. Il a pour effet de préciser la manifestation et les modalités du passage du Non-Être à l’Être, de l’émergence de l’Être juste avant l’émergence de l’Histoire, ou encore du passage de l’Être au Non-Être, dans le cas de la mort et de la fin dernière, de l’eschatologie.
Autrement dit, le mythe est l’expression métaphorique et dramaturgique des origines, récit fondateur et exemplaire d’un acte sacré, et par là même réservé, car qui connaît l’origine des choses et des êtres peut agir à leur instar. Il met en jeu des dieux ou des héros représentatifs de la communauté, sous des formes souvent tragiques rappelant la perte subie par la collectivité lors du passage du temps des origines, le paradis, l’âge d’or, à la décadence vécue dans le monde contemporain.
Unificateur, le mythe est indissociable des rites et cérémonies qui constituent sa réactivation ici et maintenant et qui canalisent la violence sociale, image du chaos qui préexiste à l’émergence des êtres d’origine. Il transforme l’individu qui va, par identification, assimiler la nature de la divinité ou les capacités de l’ancêtre, du héros fondateur. Il fonde et justifie comportements, fonctions et activités humaines dans les sociétés traditionnelles. Il est alors facteur d’ordre et de cohésion sociale, maintenant un équilibre entre les différentes composantes collectives et individuelles, dans l’espace et dans le temps.
Les mythes enseignent l’origine des espèces minérales, végétales, animales, humaines, mais aussi des institutions sociales et de l’exercice des métiers. Dans ce dernier cas, ils révèlent comment il est possible de transcender sa condition par l’exercice même de ces métiers, des rites qui leur sont associés, et de la soumission[i] aux institutions.
Tout mythe est considéré comme "vrai" par une société à partir du moment où il est énoncé, vécu et qu’il vivifie la communauté qui le véhicule. La compréhension des différents niveaux de lecture du mythe se transmet par l’intermédiaire des Anciens[ii] en particulier par le moyen des rites, qu’ils soient rites de passage ou rites initiatiques, et a pour corolaire une ouverture d’esprit et un respect des autres et de soi-même, au sein de sa communauté.

De manière générale, toute structure qui prend naissance et s’organise culturellement et socialement a la nécessité de légitimer ses fondements en se dotant d’un passé remontant aux temps les plus anciens. Elle va puiser dans les mythes et récits légendaires : plus on remonte à la source des origines, moins la structure est contestée et plus elle a de chances de perdurer.
Le fait de trouver dans des ouvrages, l’exposé détaillé des mythes, ne dispense pas d’une expérimentation car l’objet même est bien de faire passer de l’individualité à l’hypostase[iii] par une tension unique vers l’unité en vue d’entrer en union avec l’Unique, c’est-à-dire l’indescriptible, l’immuable, l’intangible.
 
Comme nous le verrons, les systèmes traditionnels s’organisent autour de structures mythiques et de légendes fondatrices puisées dans un substrat existant antérieurement, et n’ont pas toujours de continuité au travers de l’histoire. La notion de tradition entrerait donc, de premier abord, en conflit avec la réalité historique. Pourtant, l’une comme l’autre coexistent en simultané, car si leurs finalités divergent, il apparaît qu’elles relèvent de deux ordres différents et complémentaires.
Le mythe est en lui-même la possibilité d’ouverture vers l’origine primordiale, vers un illo tempore, qui est actualisé dès qu’il y a anamnèse, remémoration. Il convient de préciser que le mythe n’a pas de valeur historique. Il peut émerger à tout moment dans l’histoire, selon les contextes et les nécessités sociales, et constitue un point intemporel à partir duquel la transmission est considérée comme valide. Il est en outre porteur de sens. L’histoire ne détruit en rien la valeur intrinsèque du mythe, mais permet de le cerner et de le contextualiser.
Nos sociétés contemporaines de type occidental, qui tentent d’exporter leur modèle à travers le monde, ont la tentation de se couper de toute source mythique, vision englobante du monde et des rapports entre ses acteurs. Cela implique une rupture avec le lien principiel, entre les différentes composantes du monde, engendrant une société éclatée, des individus focalisés sur eux-mêmes, à la dérive sur une mer tantôt calme tantôt agitée, qui n’est autre que l’image du psychisme individuel et collectif, bien loin des possibilités d’accomplissement de l’être humain dans toutes ses dimensions.
 
La notion de sacré
 
Le mot sacré vient du latin sacer, sacra, sacrum. Chez les Romains, sacer signifie à la fois "consacré aux dieux" et "séparé, mis à part" ce qui amène à une ambivalence : le sacré est à la fois source de pureté et de souillure, ce qui est une antinomie intéressante à considérer. "Consacré aux dieux" indique que l’être, l’objet ou le lieu a été marqué par une hiérophanie, c’est-à-dire une manifestation des dieux, de Dieu, des esprits, d’où des restrictions d’accès ou de contact, et d’où la nécessité d’une qualification particulière pour s’en approcher. Cette qualification s’acquiert par dépouillement, ainsi qu’on peut en constater la survivance dans certains rituels. S’approcher du sacré devrait permettre de dépasser progressivement toute forme de dualité.
Sacré et sacrifier ont une étymologie identique : sacrifier signifiant "rendre sacré". Dans les temples grecs et romains, on sacrifie des animaux impurs comme substitut du requérant, animaux dont le sang retourne à la terre, d’où la notion de "chargé de souillure". Le sacrifice, dans la pensée traditionnelle, ne comporte pas de connotation morale mais implique l’idée de dépouillement, dépouillement de nos pensées sur le monde, de notre regard, de nos croyances, de nos certitudes.
Sacraliser n’a pas d’autre fonction que de reconnaître la nature véritable des choses et des êtres au-delà du voile des apparences. Sacrifier ne signifie rien d’autre que rendre sacré. Il contient bien l’idée de dépouillement, non dans un sens moral mais dans la stricte idée de l’approche apophatique de l’essence unitaire.
Le lieu où se déroulent les cérémonies rituelles, dont celles relevant de l’initiation, est considéré comme sacré. Il est l’espace réservé à l’accomplissement de métamorphoses faisant passer de la personne à l’être à la suite d’un dépouillement et d’une renaissance vers la lumière.
 
Transmission, mythes et rites
 
Dans toute société traditionnelle, la transmission du savoir et de la connaissance est une donnée essentielle. Le savoir (manuel et intellectuel) se transmet et se perpétue par ouï-dire et voir-faire, alors que l’accès à la compréhension intérieure du mythe, d’où découlera l’accès à la connaissance, se transmet notamment par le moyen des rites.
 
Il convient ici de faire une distinction entre les rites de passage et les rites initiatiques. Dans les deux cas, on trouve des constantes : séparation, mise à part, mort et renaissance, engagement de discrétion afin de recevoir et de garder les secrets du groupe, et ce dans le cadre d’un espace sacralisé, en vue de passer d’un état ou d’un statut à un autre. La différence s’effectue sur la qualification des récipiendaires :
- les rites de passage, qu’on pourrait également appeler rites d’appartenance, dispositif social d’épreuves communes à toute une classe d’individus, permettent d’intégrer ceux-ci au cours des différents âges (enfance, adolescence, maturité) dans l’ensemble du groupe social auquel les individus sont appelés à appartenir. Il s’agit d’un travail principalement basé sur les capacités à mettre en œuvre par l’individu afin qu’il puisse adapter son comportement dans l’environnement du groupe social qui l’intègre. Notons également qu’ils revêtent un caractère obligatoire.
- les rites dits initiatiques, réservés à des individus qualifiés, c’est-à-dire offrant les possibilités d’une métamorphose, permettent à l’homme de se dépouiller, de se libérer du moi, d’effectuer un retournement intérieur, afin d’accéder à des états de conscience dits supérieurs, et d’ouvrir les portes vers les mondes auxquels les humains n’ont ordinairement pas accès (celui des esprits, des dieux) c’est-à-dire vers l’illimité, ce qui implique un changement de fonction, de mission, d’identité. À ce titre, intégrer ontologiquement un nouvel univers symbolique, c’est changer d’identité. L’initiation, quant à elle basée sur un libre choix, a pour but de dépasser les possibilités de l’état humain individuel et de rendre effectivement possible le passage aux états supérieurs et finalement de conduire l’être au-delà de tout état conditionné quel qu’il soit. L’initiation est un point de départ et non une fin en soi : être en contact avec une influence spirituelle, de quelqu’ordre qu’elle soit, n’implique pas pour autant l’acquisition de ce qui la caractérise.
 
Dans le cadre des rites, deux types de transmission cohabitent :
- une transmission verticale, directe, d’origine non humaine,
- une transmission horizontale, passant par un intermédiaire humain.
La transmission verticale relie à une chaîne dont l’origine se rattache à un mythe fondateur. Elle consiste en une communication directe entre les puissances spirituelles et le récipiendaire. Les processus de transmission verticale peuvent se résumer en quelques mots : il s’agit essentiellement, par un "travail" sur le corps et le psychisme, d’ouvrir instantanément avec précision un passage entre la conscience et l’inconscient, sans interférence de l’égo, de telle manière que, lors de l’application d’une technique particulière qui peut varier, l’être ait accès à d’autres états de conscience, au monde autre, à l’inconnu.
Ces techniques ont perduré dans le judéo-christianisme, de manière certaine jusqu’au XIVe siècle en Occident. On en trouve la trace dans les milieux du monachisme irlandais. Elles se perpétuent actuellement en Éthiopie dans les monastères orthodoxes, et il est possible que certaines initiations de métier les aient intégrées avant qu’elles ne revêtent une forme métaphorique.
La transmission horizontale, quant à elle, se communique exclusivement par l’intermédiaire d’hommes ou de femmes, eux-mêmes détenteurs d’un pouvoir[iv], et, de ce fait, qualifiés pour transmettre : « On ne transmet pas ce qu’on ne possède pas[v] ». Il s’agit là d’une véritable initiation, revêtant deux aspects, à savoir la transmission par ouï-dire et voir-faire de pratiques spécifiques, et la réception dans une assemblée par l’intermédiaire de rites appropriés. Transmettre, c’est permettre à ceux qui reçoivent de comprendre, de s’adapter, de se transformer, c’est renouveler le sens des pratiques en fonction des nécessités de la cohésion du groupe, c’est assurer la continuité dans le temps et dans l’espace, c’est échapper à la mort.
 
© Hugues Berton
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[i] Ce terme de soumission est ambivalent. Il désigne l’action de se placer sous (du latin submittere), ce qui peut à la fois indiquer une action de protection, et une position de dépendance.
[ii] Détenteurs des clefs de compréhension, ayant intégré les différents sens du mythe fondateur.
[iii] Le terme hypostase vient d’un terme grec désignant ce qui se tient (caché) sous (la nature) dans le langage patristique. Cette notion recouvre un caractère fondamental à peu près inconnu de la théologie latine, qui la confond avec celle de personne (masque). L’hypostase revêt un caractère unique, non partagé par d’autres, en rapport avec la fonction de l’Être. Elle s’approche par dépouillement, en élaguant en premier lieu tout ce qu’elle n’est pas, afin que soit manifestée la forme ultime, unique, dans l’Éternel Présent.
[iv] Il convient ici de bien s’entendre sur la notion de "pouvoir" en concordance avec l’initiation : il s’agit de la potentialité, la capacité à entreprendre une action, ce qui est neutre en soi et relève d’une notion qui n’a évidemment rien de commun avec une quelconque volonté de puissance liée à l’ego.
[v] Le terme de possession n’a rien à voir ici avec la notion actuelle d’avoir : il s’agit de tenir à disposition un contenu dûment intégré dans l’être.
Publié dans l'EDIFICE avec l'aimable autorisation de l'auteur - Avril 2019

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