Obédience : NC Loge :  NC 27/05/2007

 
Diogène, mon Frère


Ceux qui connaissent ou ont entendu parler de Diogène s'étonneront sans doute que je l'appelle « mon Frère ». Pourtant vous allez voir que ce n'est pas tout à fait dénué de fondement.
 
Quand je suis devenu affilié de cette Loge, j'ai tout de suite cherché à savoir qui était Diogène. Ma Loge mère est la Loge Esprit des lois et je sais qui est Montesquieu. Tout le monde connaît plus ou moins l'Esprit des Lois, la séparation des pouvoirs, Montesquieu initié à Londres, la filiation avec Alexis de Toqueville, la Constitution des Etats-Unis d'Amérique, Lafayette maçon, Washington maçon.
 
Et Diogène dans tout cela ?
 
Il y a dans les « patrons » des Loges, au sens noble du terme, beaucoup de gens illustres: j'en citerai quelques uns au hasard : Abraham Lincoln, Anderson, Averroes, Bernadotte, Champollion, Copernic, Dante,Erasme, Frederic Mistral, Galilée, Goethe, Gutenberg, Hugues de Payns, Lafayette, Leonard de Vinci, Michel-Ange, Mozart, Pythagore, ou encore Voltaire.
Si donc on a voulu, pour cette Loge de recherche revenir aux origines de la philosophie pourquoi avoir choisi Diogène, le moins fréquentable de tous, celui qui criait même après les philosophes en disant qu'ils ne servaient à rien. Voltaire lui-même qui n'est pas forcément un exemple écrivait à propos des philosophes : « Les gens non pensants demandent souvent aux gens pensants à quoi a servi la philosophie. Les gens pensants (dont il faisait bien sûr partie) leur répondront : A détruire en Angleterre la rage religieuse qui fit périr le roi Charles Ier sur un échafaud; à mettre en Suède un archevêque dans l'impuissance de faire couler le sang de la noblesse, une bulle du pape à la main; à maintenir dans l'Allemagne la paix de la religion, en rendant toutes les disputes théologiques ridicules; à éteindre enfin dans l'Espagne les abominables bûchers de l'Inquisition. Prêtres de Rome, elle vous force à supprimer votre bulle In coena Domini, ce monument d'impudence et de folie. Peuples; elle adoucit vos moeurs. Rois, elle vous instruit ».
 
Alors Diogène était-il un philosophe ?
 
Il y a au moins deux façons de présenter Diogène : une « soft » et une « hard »
La soft consiste à faire un simple rappel historique : Diogène est né à Sinope en 412 A.C. et mort à Athènes en 323 A.C.
Il fut un contemporain de Platon, Socrate, Aristote, Démosthène et élève d'Antisthène père de l'Ecole des Cyniques, il en fut d'ailleurs le représentant le plus connu. Il avait un grand sens de la répartie, esprit brillant, raillé et craint à la fois. On lui attribue un grand nombre d'anecdotes créant ainsi ce que l'on peut appeler le « mythe Diogène ».
La « hard » donnerait à peu prés ceci : Diogène de Sinope était un représentant des Cyniques c'est à dire qu'il vivait comme un chien. En effet les cyniques (ce mot n'a plus aujourd'hui le même sens) avaient du chien la vigilance hargneuse, caressant ceux qui donnaient, aboyant contre ceux qui ne donnaient rien et mordant ceux qui étaient méchants; ils vivaient comme des chiens, libres de toute convention sociale, n'hésitant pas, par exemple, à déféquer en public. Il fut chassé de Sinope avec son père qui quoique banquier, fabriquait de la fausse monnaie. On suppose qu'il en fabriqua lui-même. Il vécut à Athènes dans un tonneau,  souvent nu. Il n'hésitait pas à se masturber en public si l'envie l'en prenait.
 
Voilà une brève image de Diogène qui nous pousse à réfléchir : pourquoi les fondateurs de la Loge Diogène ont-ils choisi un  personnage aussi rébarbatif et anachronique pour donner un nom à une Loge?
On aurait pu choisir Socrate pour sa maïeutique et son « connais toi toi-même, Platon pour sa pensée, sa République idéale et son Académie (la première), Aristote, poète, musicien philosophe et précepteur d'Alexandre le Grand et même Thalès, mathématicien et astronome qui tomba un jour dans un puits en regardant le ciel et qui nous a légué son fameux théorème qui permet de calculer la hauteur d'une pyramide avec un morceau de bois de 20 cm et son ombre portée sur le sol. Et bien non, on a choisi ou plutôt « ils » ont choisi Diogène. Il doit bien y avoir une  raison.
 
Je crois la connaître mais entretenons encore un peu le suspense.
 
Bien entendu, comme vous, je me suis demandé comment on avait pu mettre sur le même pied d'égalité Diogène avec Mozart, Dante, ou Jeanne d'Arc. Est-ce qu'on n'était pas allé un peu loin?
Un matin en me levant- la nuit porte conseil dit-on- j'ai cru trouver la solution : en fait Diogène n'était pas Diogène. Ce Diogène que je commençais à apprécier, pour sa liberté de penser, son goût pour la nature, son impertinence n'était pas le bon. En réalité, le bon Diogène était Diogène Laërce. Celui-là était très convenable. Historien de son état, vivant presque 600 ans après Diogène de Sinope il écrivit en grec les anectotes et les mots de Diogène, texte qui fut traduit par Robert Genaille en 1933. J'avais enfin la solution et pourtant je restais sur ma fin car autant l'impertinence de Diogène, son irrespect, son anti-conformisme me fascinaient, autant la sagesse et le calme de l'autre m'ennuyaient. Bref je peux vous le dire maintenant, ce n'est pas la solution.
 
Il y a dans nos cultures ce que l'on peut appeler des filiations: par exemple, en matière de nombres et de phénoménologie, on cite souvent Bachelard Descartes Aristote. Pour ma part je vous soumets la filiation Coluche Voltaire Diogène. Vous allez vous dire, ce type est fou. Mais Diogène n'était-il pas lui-même un peu fou? Il est certain qu'aujourd'hui il ne se prélasserait pas sur les marches de l' Académie de Platon comme l'a peint Raphaël et qui sera reproduit sur le DVD des planches de Diogène, mais qu'il serait certainement enfermé dans un asile psychiatrique. C'est d'ailleurs cette histoire qu'a racontée Hans Rynert, cynique moderne, dans son ouvrage « Le Père Diogène » et que je vous conseille de lire si vous voulez passer un bon moment.
 
Il y a donc une filiation entre ces trois personnages : inutile de présenter Coluche mais dans son impertinence, son irrespect, son anti-tout, il y a indiscutablement du Diogène et pourtant ses restos du coeur sont la marque d'un esprit pratique et sincère. Voltaire, quant à lui n'était-il pas un philosophe hors normes avec des mots que l'on pourrait traiter de blasphématoires. J'en citerai deux de son dictionnaire philosophique : à propos de la transsubstantiation c'est à dire le fait de manger par l'hostie le corps du Christ et par le vin de boire son sang, il écrit : « Les protestants, et surtout les philosophes protestants, regardent la transsubstantiation comme le dernier terme de l'impudence des moines, et de l'imbécilité des laïques./. Leur horreur augmente, quand on leur dit qu'on voit tous les jours, dans les pays catholiques, des prêtres, des moines, qui sortent d'un lit incestueux, et n'ayant pas encore lavé leurs mains souillées d'impuretés, vont faire des dieux par centaines, mangent et boivent leur dieu, chient et pissent leur dieu ». Et pourtant, malgré cela, il fut initié à la Loge des Neuf Soeurs et la Loge 168 à l'Orient de Gex porte son nom . Je vous laisse le soin d'aller voir dans le même ouvrage ce qu'il écrivit à propos du Temple de Salomon. Vous ne serez pas déçus!
 
Pour en revenir à Diogène, car je sens que vous avez hâte de connaître la fin, il est évident que même impertinent et irrespectueux Diogène n'est ni un malade, ni un fou ni même un criminel. On nous apprend en Maçonnerie à respecter l'ordre avec un petit « o » et l'Ordre avec un grand « O », la République et ses Lois, les dirigeants de l'Etat et de l'Ordre. Point de tout cela chez Diogène.
On lui attribue d'ailleurs une anecdote  à ce sujet : Alexandre le Grand qui l'aimait bien passait un jour devant son tonneau. Il dit à Diogène : « dis moi ce que tu veux et je te le donnerai » (connaissant Diogène, il ne se mouillait pas trop).Celui-ci lui répondit : « ôtes-toi de mon soleil » (Il paraît que cela fit beaucoup rire Alexandre à tel point que l'on s'en souvient encore 2400 ans après).

On lui en attribue bien d'autres et je cède volontiers au plaisir de vous en rapporter quelques unes :
Un jour, un homme le fit entrer dans une maison richement meublée, et lui dit : « Surtout ne crache pas par terre. » Diogène, qui avait envie de cracher, lui lança son crachat au visage, en lui criant que c’était le seul endroit sale qu’il eût trouvé et où il pût le faire. Un jour, il cria : « Holà ! des hommes ! » On s’attroupa, mais il chassa tout le monde à coups de bâton, en disant : « J’ai demandé des hommes, pas des déchets ! » On cite ce mot d’Alexandre : « Si je n’étais Alexandre, je voudrais être Diogène ! » Les hommes dans le besoin n’étaient pas, à l’en croire, les sourds et les aveugles, mais ceux qui n’avaient pas de besace. Il entra un jour, à demi rasé, dans un banquet de jeunes gens, et reçut des coups ; il inscrivit alors sur un tableau blanc les noms de ceux qui l’avaient frappé, et se promena par les rues, en le tenant devant soi, tout nu, jusqu’à ce qu’il leur eût rendu leurs outrages, en les exposant aux reproches et aux coups de la foule. Il disait être un des chiens les plus loués, et pourtant aucun de ceux qui faisaient son éloge n’osait l’emmener à la chasse. Quelqu’un lui dit : « Je battrai des hommes aux jeux Pythiques », et Diogène répondit : « Non, les hommes, c’est moi qui les bats. » On lui disait : « Tu es vieux, repose-toi », mais il répondait : « Si je faisais la course de fond dans le stade, devrais-je ralentir près du but, ou plutôt foncer vers lui de toutes mes forces ? » . Il marchait nu-pieds sur la neige, et supportait toutes sortes d’épreuves.. Il essaya même de manger de la viande crue, mais ne persista pas dans cette tentative. Quelqu’un voulait étudier la philosophie avec lui. Diogène l’invita à le suivre par les rues en traînant un hareng. L’homme eut honte, jeta le hareng et s’en alla, sur quoi Diogène, le rencontrant peu après, lui dit en riant : « Un hareng a rompu notre amitié. »

Platon ayant défini l’homme un animal à deux pieds sans plumes, et l’auditoire l’ayant approuvé, Diogène apporta dans son école un coq plumé, et dit : « Voilà l’homme selon Platon».  Aussi Platon ajouta-t-il à sa définition : « et qui a des ongles plats et larges ». Pendant un repas, on lui jeta des os comme à un chien ; alors, s’approchant des convives, il leur pissa dessus comme un chien.

Platon, parlant des idées, nommait l’idée de table et l’idée de tasse. « Pour moi, Platon, dit Diogène, je vois bien la tasse et la table, mais je ne vois pas du tout l’idée de table ni l’idée de tasse. » « Bien sûr, répliqua Platon, car pour voir la table et la tasse tu as les yeux, mais pour voir les idées qui leur correspondent, il te faudrait plus d’esprit que tu n’en as. » (Quand on demandait à Platon ce qu’il pensait de Diogène, il répondait : « C’est un Socrate devenu fou. ») On demandait à Diogène à quel âge il faut prendre femme, il répondait : « Quand on est jeune, il est trop tôt, quand on est vieux il est trop tard. » On lui demandait encore : « Que faire, quand on a reçu une gifle ? » Prendre un casque », disait-il. Il demandait l’aumône à un homme morose, qui lui dit : « Je te donnerai si tu me persuades », à quoi Diogène répondit : « Si je pouvais le faire, je te persuaderais plutôt d’aller te pendre. ».

Mais alors pourquoi Diogène ? Tout simplement pour une autre anecdote : Diogène se promenait souvent en plein jour, une lanterne à la main en disant : « je cherche un homme ». Voici La raison; elle paraît bonne quand on sait que l' « l’homme » est au coeur de la pensée maçonnique. Chercher l'homme c'est d'abord se chercher soi-même et Diogène, par son attitude sincère, désintéressée, naturelle, ne nous donne t-il pas le meilleur exemple de sagesse : dépourvu de tous métaux, sans armes à part son bâton , anti-social, il vit encore parmi nous.

Un esprit brillant, cultivé, libre et Académicien de surcroît ne s'y est pas trompé : c'est Jean d'Ormesson. Il fut quelques années rédacteur en chef de la revue « Diogène » créée en 1952. Parmi les sujets traités dans cette revue on peut citer : « la dignité en question » ou « penser la nature » ou encore « voulons nous encore être humains ». Il écrit dans Du côté de chez Jean : « La vie, le coeur, le spectacle du monde, comme ils vont rire, les malins qui détestent le banal ! Je les emmerde ».

Dans cette recherche de la nature humaine, du poète et du philosophe, de l'âme humaine, et avec son franc-parler serait-il lui aussi un héritier de Diogène ?
 
Enfin et pour finir, quand on demandait à Diogène quelle était sa patrie, il disait : « Je suis citoyen du monde. »
Voilà un dernier trait qui nous le rend encore plus sympathique. Ne dit-on pas au rite français : « cette chaîne nous unit à tous nos Frères, heureux ou malheureux, répandus sur la surface de la Terre.  En elle sont toujours présents ceux qui la formaient hier ». Oui, Diogène tu es bien là, et dans ton amour de la liberté, par ton désir de dignité, par ton désintéressement et ton détachement tu nous rapproche d'un autre Franc-maçon, qui n'a pas encore de Loge à son nom, lui, et qui écrivit :

Si tu peux rencontrer triomphe après défaite
et recevoir ces deux menteurs d'un même front
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
 quand tous les autres les perdront
Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
seront à tout jamais tes esclaves soumis
et ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire
tu seras un homme, mon fils.

Vous avez bien sûr reconnu Rudyard Kipling
 
Diogène, mon Père, mon fils, mon Frère, toi qui cherche l'Homme en plein jour une lanterne à la main, je te respecte.
 
J'ai dit  Vénérable Maître.
 
D\ L\
À Bordeaux, le 27 ième jour du 7ième mois de l' A.V.L. 6007



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