| GLDF | Revue : Points de Vue Initiatiques | 1T/1983 |
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La Fraternité Humaine (1) Ayant à charge de
vous entretenir de la fraternité humaine, je vous dois un aveu : je ne sais pas
ce qu'est la fraternité ! D'ailleurs, qui
d'entre nous le sait réellement ? Mais le problème n'est pas de savoir, il est
de connaître, c'est-à-dire de chercher à atteindre, de s'efforcer de trouver. Je ne vous apporte
pas une somme encyclopédique sur la fraternité. Il y faudrait un savoir que je
ne possède pas et, qui plus est, ne m'intéresse pas. Je voudrais essayer
de vous livrer quelques éléments d'une démarche individuelle. Ils sont le fruit
d'une recherche née de faits de ma vie personnelle et de mon métier. A cette
réflexion, la Maçonnerie a donné sa pleine signification. La vie a choisi de
faire de moi le médecin que je suis devenu et le Maçon que je m'efforce, chaque
jour, et non sans peine, de devenir. Aujourd'hui, pratique médicale et
Maçonnerie m'enrichissent également de leurs expériences diverses et
singulières. La médecine m'a
amené, presque par hasard d'ailleurs, au contact de rhumatisants graves et de
handicapés. Tous, hommes et femmes qui souffrent. Beaucoup d'entre eux ont
souffert et souffriront. Certains, même, n'ont pas d'autre espérance que celle
de la souffrance, mal atténuée par les moyens, trop souvent dérisoires, que nous
pouvons leur offrir. A un tel stade, il
va de soi qu'il devient impossible de distinguer entre douleur physique,
définitivement inscrite dans des chairs dévastées, et souffrance morale,
profondément imprimée dans des esprits torturés. Guérir parfois, Soulager souvent, Consoler toujours. C'est lui qui donne
sa dimension à notre vie. C'est lui qui nous donne la force de continuer et,
chaque jour, de recommencer une tâche qui est avant tout « écoute D. Mon maître m'avait
enseigné que la médecine était simple et que trois règles la gouvernaient. Il
me les citait volontiers au cours des longs dialogues socratiques que nous
avions. Je compris assez
vite les deux premières règles car leur signification est assez évidente pour
qui a tant soit peu de métier. La première règle
était que « les maladies rares étaient exceptionnelles ». Sophisme peut-être,
mais vérité première trop souvent oubliée et qui nous rappelle que le bon sens
doit être une des vertus essentielles du médecin. La deuxième règle
était que « l'on n'avait que la maladie que l'on devait avoir ». Par-là, il
montrait que l'homme était indissociable de son milieu et que la maladie de
l'homme était bien souvent le produit de son milieu. J'avouerai
aujourd'hui que je me suis longtemps interrogé sur la signification profonde de
la troisième règle qui était ainsi formulée : « On ne peut pas bien soigner les
soldats de Simon de Monfort ». Je savais bien que nous descendions plus ou
moins des Cathares que Simon de Montfort avait pourchassés, mais la
signification profonde du propos me demeura longtemps obscure. Et puis, au fil des
années, au contact journalier de ces femmes et de ces hommes douloureux et
déformés, j'ai perçu qu'au- delà de leur impérieuse et indispensable
technicité, nos soins n'étaient pas suffisants s'ils ne se doublaient pas
d'autre chose. Si l'on peut admettre que la guérison et le soulagement sont en
grande partie techniques, et encore, il faut bien reconnaître que la
consolation est morale et psychologique : communication, prise en charge,
investissement, chaleur humaine, amitié, amour peut-être. Cet « autre chose »
que doivent apporter nos thérapeutiques, comment le désigner ? Les mots sont
trop nombreux et ont des significations différentes, mais il m'a bien semblé
que celui qui convenait le mieux était fraternité. FRATERNITÉ, mon
maître voulait dire que pour bien soigner, c'est-à-dire guérir, soulager, mais
aussi consoler, il fallait que les êtres nous fussent fraternels. FRATERNITÉ, je
butais sur ce mot que j'avais rencontré pour la première fois le 1e"
octobre 1952 lorsque mon père me conduisit à l'école communale de notre village
d'Ariège. Sur le fronton était burinée une devise dont je ne savais pas encore
qu'elle était celle de la République et, à plus forte raison, celle de la Maçonnerie
: LIBERTÉ - ÉGALITÉ - FRATERNITÉ. Je ne savais pas
non plus que le troisième terme du triptyque magique allait occuper plus tard
une telle place dans mon existence. FRATERNITÉ. Rome ne
s'est pas faite en un jour, a-t-on coutume de dire. Il faut aussi bien du
temps pour approcher la fraternité, du temps et de la peine, des chocs et des
joies, un véritable itinéraire. Petit à petit, on
s'en construit une image, à travers son regard de profane, une première
approche, une approche. Et puis la
Maçonnerie vient qui donne une dimension supplémentaire et transforme le
processus en démarche, en engagement. — l'itinéraire, — l'approche, — la démarche. L'ItinéraireQuand je me suis
formulé à moi-même ce besoin, cette
nécessité de fraternité, j'ai
été amené à
réfléchir, à regarder en arrière. Je
découvris alors qu'il ne s'agissait en
rien d'une éclosion, mais bel et bien du fruit d'une longue et
lente maturation
que des faits de mon existence jalonnent comme autant de balises. Je voudrais,
brièvement, sans céder en rien à la tentation de la confidence, vous rapporter
ceux qui m'ont paru le plus significatif de cet itinéraire et ce qu'ils
avaient signifié pour moi. Une première chose est de percevoir, en simple spectateur, presque neutre, le passage d'un élan fraternel, d'un souffle de fraternité entre des êtres qui ne vous sont rien. On ressent néanmoins quelque chose qui vous reste. Je fus le simple
témoin de la première anecdote que je voudrais vous relater. Une nuit de Noël,
j'étais alors de garde au service des urgences. La police, à l'époque, nous
amenait des blessés relevés par elle, la plupart du temps sur la voie publique. Grande fut notre
perplexité lorsque nous reçûmes un homme relativement âgé, porteur de plaies
superficielles, sans papier d'identité, et qui, de tout évidence, était muet.
Il avait vraisemblablement été blessé alors qu'il effectuait quelques courses
dans son quartier. Cet homme fut pansé, puis, les urgences se succédant à un
rythme intense, abandonné sur un lit, dans ce qui servait de bloc d'urgence,
une salle petite, vieille, mal éclairée, pleine de cris, de souffrance et de
peur. A un moment donné,
je le vis en communication animée avec un homme en blouse blanche, à l'allure
mystérieuse, qui avait surgi je ne savais d'où. Puis, cet homme s'en fut et le
visage du muet, qui avait porté jusque-là les stigmates de l'inquiétude et de
mille tourments, s'apaisa. Une heure plus tard
environ, l'homme revint accompagné d'une femme qu'il était manifestement allé
quérir. L'homme se mit à la couvrir de baisers, de larmes où se mêlaient
l'inquiétude passée et la joie retrouvée, puis se mit à converser avec elle par
le moyen des signes des muets. C'était sa femme ;
elle était également muette. Je vis alors le visage de ces deux êtres
s'illuminer de bonheur et d'amour. L'homme mystérieux à la blouse blanche
souriait avec eux. Puis il disparut aussi discrètement qu'il était apparu.
J'appris plus tard qu'il s'agissait d'un aumônier. Ce soir-là, je compris
qu'entre des êtres qui ne m'étaient rien pouvait passer un courant particulier,
se créer un moment privilégié. Par la suite, j'ai
souvent évoqué cette scène singulière et je me suis demandé s'il s'agissait
d'un simple acte charitable ou de quelque chose de plus fort. Aujourd'hui, je
crois très sincèrement qu'il y eut à cet instant un véritable élan de
fraternité humaine, dans ce moment privilégié d'une nuit de Noël. Je n'en avais été
que l'occasionnel spectateur, mais j'en fus marqué et je devais par la suite y
repenser. Lorsque la fraternité apparaît entre deux êtres que vous aimez, elle vous est illumination, pour peu que vous sachiez percevoir la lumière. Ainsi, le deuxième
fait que je rapporterai devant vous et dont je fus, encore, le témoin, me
toucha d'autant plus que j'aimais profondément les êtres qu'il mettait en
cause. La vie m'a privé
assez tôt de la seule grand-mère qu'elle m'avait donnée. Mes deux grands-pères
ont, de la sorte, passé les dernières années de leur existence au foyer de mes
parents. C'est là qu'ils devaient mourir, l'un et l'autre, il y a quelques
années. La cohabitation de ces deux hommes, très différents en tout, dura
environ une dizaine d'années. Leurs rapports étaient pudiques, empreints d'un
caractère quelque peu cérémonieux, comme cela se pratiquait autrefois. Ils
vieillissaient l'un à côté de l'autre, chacun installé dans un fauteuil
identique, symétriquement placés de part et d'autre d'une porte-fenêtre. Deux
vieilles plantes, silencieuses et discrètes. Ils ne se parlaient guère et
n'abandonnaient leur silence végétal que pour s'inquiéter de l'autre dès lors qu'il
n'était pas là. Au début d'un été,
le plus âgé, presque centenaire, mais ayant conservé jusque-là toutes ses
facultés, se mit à décliner. J'ai assisté à leur
dernière entrevue, deux ou trois jours avant la mort de mon grand-père
paternel. Je n'oublierai
jamais cette longue poignée de mains, ce long regard qu'ils ont échangé, les
yeux dans les yeux, sans une parole, sans un mot. Mon grand-père maternel, par
la suite, déclina rapidement pour décéder à son tour quelques mois plus tard. Cette longue poignée
de mains, ce long regard entre ces deux hommes, si chers à mon coeur, et
aujourd'hui disparus, je ne l'oublierai jamais. Ces deux hommes étaient tout
pour moi ; ils n'étaient néanmoins, a priori, rien l'un pour l'autre. Mais ces
deux hommes avaient traversé l'épreuve similaire d'une longue vie, d'une
terrible guerre, ils avaient accompli les mêmes voyages rituels de la seule
initiation véritable, la vie, qui nous fait passer de l'éternité à la vie, puis
retourner à l'éternité, avec les rites de passage que la biologie et la culture
ont placé sur ce peuple. Ces deux hommes se sont reconnus pour frères, mais ils
ne sont parvenus, je crois, à cette révélation, qu'à l'ultime moment, à celui
où Charon, le nautonier du Styx, avait dit à l'un d'eux : « Embarque ! ». Oui, je crois bien
avoir assisté là à un instant privilégié où est passé un souffle fraternel. Du
moins l'ai-je perçu ainsi, et ce fait m'a conforté dans ma quête : Il me semble qu'on
ne peut éprouver pleinement un sentiment soi-même que dans la mesure où l'on
sait que d'autres l'ont déjà éprouvé. Ainsi vient un moment où l'on peut
s'impliquer soi-même. Ainsi en va-t-il de la fraternité, où il faut intervenir en acteur et non plus uniquement en spectateur. La troisième et
dernière anecdote que je vous rapporterai m'a montré, ou du moins l'ai-je perçu
ainsi, qu'on pouvait se sentir frère d'un homme ignoré jusqu'alors, et
que l'âge, la culture, la géographie et l'histoire séparaient de vous. Je me trouvais à
Prague, quelques années après les événements cruels que la Tchécoslovaquie a
connus. Une amie, tchèque
d'origine, m'avait demandé d'aller visiter son vieux père qui ne pouvait
quitter le pays. Je me souviens de ce petit homme âgé, à l'élégance
britannique, avec lequel j'ai passé de longues heures à marcher à travers cette
ville royale à laquelle la rigueur des temps n'a rien enlevé de sa fascination.
Dans son anglais chaotique, le vieux colonel me racontait sa vie, la guerre de
« 14 » dans l'infanterie autrichienne sur le front italien, la naissance de la
Tchécoslovaquie au lendemain du traité de Sèvres, l'invasion de la Bohême par
les forces de Hitler, la fuite vers la Turquie, l'engagement dans la Légion
étrangère, puis dans le corps tchèque qui livrait des combats de retardement
sur le front français en pleine décomposition, la résistance en Angleterre, le
retour à Prague, la prise du pouvoir par les communistes, la prison dans
laquelle il était jeté sans autre forme de procès, les travaux forcés, les
tâches épuisantes, enfin une retraite précaire sur le plan matériel, la
surveillance policière dont il était encore l'objet. Tous ces faits
s'entrechoquaient dans ma tête, et plus cet homme parlait, plus il me
paraissait proche. Son amour de la
liberté, sa foi en l'homme, son courage indomptable tissaient des liens
invisibles. Sa vie, qu'il me contait sans forfanterie, avec une grande pudeur,
m'était une leçon d'espérance et d'exigence, en même temps qu'une cruelle interrogation.
Et moi ? Moi, serais-je capable, comme lui, de me battre pour mes idées,
d'affronter la mort, de subir la prison et les privations, l'insécurité et la
terreur ? Mais aussi, et surtout, ce que je retenais, c'était sa sérénité, son
absence de colère qui n'était pas pour autant de la résignation, sa foi en
l'homme. Cet homme m'était fraternel. Je le répète, les
faits que j'ai rapportés ne sont certainement en rien exemplaires. Mais, pour
moi, du moins ont-ils jalonné un premier voyage : celui qui devait me conduire
à m'interroger sur la fraternité. L'ApprocheAprès l'itinéraire,
il y a l'approche, c'est-à-dire l'image que l'on s'en fait, que l'on est amené
à s'en faire. Cette image s'est d'abord formée à travers le prisme de ma
culture et de mon milieu. Je voudrais évoquer
maintenant la fraternité telle qu'on peut la concevoir, en profane, sans le
précieux et irremplaçable apport de l'initiation maçonnique. Lorsqu'on observe
le monde profane et que l'on y recherche des signes, des marques de fraternité,
il faut bien reconnaître qu'ils sont nombreux. La Maçonnerie n'a pas le privilège
de la fraternité. La fraternité est, je crois, inhérente à l'homme, car je suis
de ceux qui, avec Rousseau, ont l'incurable faiblesse de croire que l'homme est
naturellement bon, mais aussi qu'à être pessimiste on n'est jamais déçu qu'en
bien. L'homme est bon, il
porte en lui le germe de la fraternité. Mais il ne peut faire éclore cette
vertu que si les choix et les circonstances l'y portent. Ces deux facteurs de
choix et de circonstances me paraissent intimement liés dans la genèse du
sentiment fraternel. Néanmoins, ils ne sont ni équivalents ni égaux. Et il est
ainsi des fraternités qui sont le plus produites par les circonstances que
d'autres, des fraternités qui naissent exclusivement d'un choix. Cette
fraternité, dans ce que nous, Maçons, appelons le monde profane, est multiple. Pour mieux sérier
le problème, il faut bien assumer une tentative de classification qui, faute de
recouvrir la réalité, permet néanmoins de mieux l'appréhender en essayant d'y
apporter un semblant de clarté. Il y a pour moi,
dans le monde profane, une fraternité de faits et une fraternité de fiction. Je
m'explique : La fraternité de
faits est représentée par
tout ce qui peut s'approcher de près ou de loin d'une démarche fraternelle.
Dans la genèse de cette fraternité les circonstances ont une part essentielle. La fraternité de
fiction est ce qui, dans
notre culture, porte les marques de sentiments fraternels et nous pousse, par
imitation et vocation, par imagination, à les cultiver et à les matérialiser
dans notre vie personnelle. Il va de soi que la volonté consciente, le choix
délibéré et l'imagination sont ici au premier plan. Enfin, la religion
représente à la fois un état de fait et une fiction car elle contribue, pour
certaines religions du moins, à la formation d'un concept de fraternité qui est
véhiculé dans le geste de leur tradition et matérialisé dans l'application à la
vie quotidienne. Je voudrais essayer
d'expliquer maintenant, par l'exemple, ce propos quelque peu elliptique. Dans
ces exemples, il va de soi que je n'essaie en rien de me livrer à un inventaire
ou à un dénombrement exhaustif. Plus simplement, ici encore, j'apporterai les
éléments d'un choix personnel ; non pas que j'aie des solutions personnelles à
apporter à cette . ardue question de la fraternité, mais parce que j'ai choisi
de retracer ici un itinéraire, une approche, une démarche d'individu impliqué.
Que l'on m'entende bien ! Je ne parle pas au nom d'une institution engagée dans
cette voie ou bien comme pourrait le faire un chercheur qui rassemble avec
patience, voire passion, les éléments d'un puzzle dont il est simplement
l'observateur. La fraternité de faits est une fraternité où les actes précèdent, en quelque sorte, le concept. La fraternité de
faits est souvent une fraternité où les circonstances revêtent une ampleur
toute particulière. Je ne traiterai pas de la fraternité biologique, celle de
sang, dont l'importance est grande, mais qui sort de mon propos. La plus ancienne,
sinon la plus importante, peut-être une des plus rémanentes, sinon des plus
imparfaites, est la fraternité des armes. La fraternité des armes se manifeste
de façons multiples. Elle apparaît d'abord entre combattants d'une même cause
que séparaient jusqu'alors d'infranchissables barrières mais qu'unissent du
coup un idéal commun. La Grande Guerre, en unissant les fils de la Patrie dans
le même esprit de sacrifice et en ensevelissant dans la boue des tranchées
tant d'hommes si différents, a fait jaillir un puissant sentiment fraternel. Mais ce sentiment,
bien souvent, n'a guère dépassé le temps des hostilités. Et ce n'est pas la
caricature de fraternité, trop souvent basée sur la notion de groupe de
pression ou de défense d'intérêts acquis (à quel prix il est vrai !) telle que
la dessinent les mouvements d'anciens combattants, qui peut prolonger de
manière durable la véritable fraternité des armes. Cette fraternité née des
faits et des circonstances montre la fragilité que provoque l'absence de choix
formel volontaire et libre. Ainsi, la notion de choix formel et volontaire
confère à l'épisode de la Résistance une incontestable originalité ; il
explique aussi la force plus grande des liens qui persistent entre les
résistants au-delà des années et des reclassements. Il est vrai que se mêlaient
dans un même combat, selon l'expression d'Aragon, et qui n'est en rien un
inventaire à la Prévert, ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n'y croyaient
pas, ou bien encore des instituteurs radicaux, des officiers réactionnaires,
des trotskistes, des rescapés de la Cagoule, des communistes retour de
Moscou... Mais au-delà de la
fraternité d'armes qui peut unir des combattants d'un même idéal, il faut
évoquer également la fraternité qui peut se manifester entre combattants de
partis adverses, pour peu qu'ils observent les mêmes règles morales. Cette
fraternité est alors composée de respect et d'admiration réciproques forgés
dans la dureté terrible de conditions de survie identiques. Cette fraternité
connut certainement un point culminant au Moyen Age au travers de la
Chevalerie. Le combattant dépassait alors le simple cadre de vassalité pour
revendiquer sa pleine appartenance à un ordre universel. Elle régresse
considérablement ou disparaît dès lors qu'une forte connotation idéologique,
qu'elle soit de nature religieuse ou politique, sous-tend la genèse, le
déclenchement et l'évolution des hostilités. Ceci est le cas de la majorité des
conflits modernes. Ainsi ne
s'étonnera-t-on pas de voir, dans La grande illusion de Renoir, l'officier
aristocrate préférer finalement la fraternité du juif et de l'ouvrier parisien
que la naissance, les idées et le mode de vie éloignent de lui, à celle du
hobereau prussien, comme lui officier de tradition, psychologiquement et
socialement si proche. Autre fraternité de
faits, c'est celle des associations, dont la multiplication et le développement
sont placés sous le double signe de l'organisation de la société, d'une part,
de la prise de conscience de leur rôle par ceux qui s'associent, d'autre part.
Cette fraternité d'association procède à la fois d'un idéal commun, mais aussi
d'intérêts identiques. Ce dernier élément limite considérablement la portée
fraternelle globale de ces mouvements qui, trop souvent, aboutissent à un
progrès réel au prix d'une limitation du rôle de l'individu et de son libre
arbitre. C'est la fraternité des syndicats et des partis politiques. Cette
fraternité y est réelle, mais elle est trop souvent obérée par les conflits de
personnes et d'intérêts. Cela se traduit
avec une triviale brutalité dans le propos « Protégez-moi de mes amis, je me
charge de mes adversaires ». Lieu commun, certes, mais vecteur d'une
incontestable authenticité psychologique. Cela explique
également la création d'associations à visée purement humanitaire, souvent
dénuées de cadres confessionnels (comme la Croix-Rouge d'inspiration
protestante, le Secours Catholique), politiques (comme le Secours Populaire),
laïques (comme Terre des Hommes, Frères des Hommes, Médecins du Monde ou
Médecins sans Frontières), pour n'en citer que quelques-unes et parmi les plus
connues qui existent dans notre pays. Au demeurant, il
est difficile de démêler, dans les motivations de ces associations, ce qui
procède de la fraternité, de la solidarité, de la charité. — La solidarité relève essentiellement de la notion de justice et du devoir social ; — La charité se place, pour le principal, dans le domaine de la règle morale ; — La fraternité, quant à elle, se situe dans le domaine de la progression personnelle, de la volonté et du libre arbitre. Solidarité et
charité peuvent s'imposer dans des faits, s'édicter dans des règles. La fraternité,
quant à elle, échappe à toute systématisation effective, ne se décrète pas non
plus ; elle ne procède que d'un choix personnel, volontaire et libre. Après la fraternité
de faits, vient la fraternité de fiction. J'appellerai fraternité de fiction
tout ce qui, dans l'acquis culturel, qu'il s'agisse de tradition orale, de
littérature, d'arts plastiques, de musique, fait passer un courant sentimental
qui crée la fraternité ou nous pousse vers elle. C'est une
fraternité d'imagination, de conception, de création. Elle a la fragilité des
rêves, mais également la puissance, l'incroyable puissance des idées. En ce qui me
concerne, c'est tout d'abord, et pour l'essentiel, dans la littérature que j'ai
perçu les souffles fraternels qui, comme la brise douce de l'amitié, portent
mon coeur. Quels sont donc ces
auteurs qui ont réchauffé mes os et réjoui mon cœur ? A tout seigneur, tout
honneur : il y a d'abord Hugo, le Père Hugo. Mais, dans ce fatras homérique,
tout n'est pas d'égale portée. Et il faut souvent se méfier de la sincérité
roublarde du jeune barbu dont le cheminement n'a peut-être pas toujours été
aussi naïf et d'une pièce que les personnages des Misérables, et dont le
chatoiement baroque de Notre-Dame de Paris nous amène plus près de la Carmen
de Bizet que du souffle inspiré de la Flûte enchantée. Mais il y a Hugo de
« 93 », celui qui fait passer un souffle humain et fraternel dont la vibration
frémissante n'a rien perdu de son intensité plus d'un siècle après sa
composition. Et puis il y a le
poète Hugo, le vrai, pas celui des Châtiments ou de la Légende des siècles,
prose rimée et scandée bien plus que poésie, mais le poète de l'Art d'être
grand-père et des Chansons des rues et des bois, qui nous emporte
dans un monde d'amour jaillissant. Mais il y a aussi le vieil homme qui, dans
son testament, au soir d'une longue et glorieuse vie, dit : « Je n'accepte pas
les oraisons des églises, je demande leur prière à toutes les âmes », et qui
demande que son corps soit chargé sur le corbillard des pauvres. Hugo, roi de
son siècle, se dépouille de son manteau de monde avant de pénétrer dans
l'éternité. L'élan fraternel,
je l'ai perçu aussi très fort chez Giono. Pas seulement chez le Giono de la
première manière, celui du pan- théisme luxuriant de la trilogie, de Bataille
dans les montagnes ou de Que ma joie demeure. Mais cet élan se
retrouve aussi dans les Chroniques. Et quoi de plus fraternel que
l'attitude d'Angelo, le Hussard sur le toit, pendant l'épidémie de
choléra de Manosque. Si le bonhomme
Giono a été quelque peu déçu par les hom- mes de son temps, il garde toute sa
foi en l'homme, chaleureux et fraternel. Cette force le
soutient dans le pessimisme joyeux qui le porte jusqu'à ces derniers instants.
Sa foi en l'homme est intacte. Ce qu'il craint par-dessus tout, c'est la
civilisation qui abîme tout et lui fait dire : « On peut toujours sortir de la
civilisation, parfois pour quelques minutes seulement, mais c'est suffisant ;
il faut ainsi reprendre haleine. On garde ainsi le goût de vivre, et un beau
jour, on a la force de se libérer pour de plus longues périodes ; la force
s'accroît et finalement on se sauve. » C'est le remède que
me conseillait fraternellement Giono le silencieux, médecin des âmes. J'essaie
de l'appliquer, il m'aide à vivre. Chez Bosco aussi,
chantre méconnu d'une Provence maritime et d'une Méditerranée secrète, existe
ce même lien secret entre les êtres au-delà de l'amour, de l'amitié ou de la
parenté. C'est ce qui nous rend ses personnages si proches et si fraternels.
Dès lors, il ne faut pas s'étonner que cet écrivain du merveilleux donne une
âme aux animaux-mêmes. Le chien Barloche et l'âne Culotte ne nous paraissent
pas relever d'un ordre inférieur à celui de ces Megremut ou autres familles
provençales qui entretiennent la flamme d'une tradition dont l'obscurité
apparente n'a pour autre but que de montrer la violence et la clarté de la
lumière qui doit éclairer le coeur et l'âme des êtres humains. Merci, Henri
Bosco, pour les rêves éveillés que vous avez su faire naître en moi, pour cet
appel vers la Lumière et la Tradition que vous avez su faire briller dans votre
oeuvre. Signes discrets, mais signes perçus. Merci ! Et puis, il y a
Kazantzaki. Kazantzaki dont
le vent d'épopée rassemble dans un même nuage tous ceux qui ont en commun le
même amour de la liberté. Ce Crétois, fils d'une terre archi- millénaire,
berceau de notre civilisation, mais aussi créatrice des mythes éternels,
vecteurs intemporels de nos terreurs et de nos espérances, ce Crétois nous
transporte dans les ailes de l'ange Liberté, souvent poisseuses de sang, de
larmes et de sueur. Mais quelle force, quelle vigueur, quelle régénération,
comme au sortir d'un bain d'eau lustrale, produit cet homme. Homme souche,
qu'il était difficile de distinguer, la nuit venant, sur sa terrasse, face à la
mer, des statues qu'il y avait disposées pour l'orner. Mais son enseignement
reste indivisible du patrimoine que composent ceux qui ont placé au-dessus de
tout la foi en l'homme. Les jurés Nobel qui lui ont refusé le prix de
littérature lui ont évité l'accrochage d'un hochet dérisoire, inutile à ceux
qui, parce qu'ils ont été habités par la vraie vie, sont voués à l'immortalité. Enfin, je n'aurais
garde d'oublier dans ce florilège aussi personnel que déformé, la sensualité
exubérante d'Augustin Hippone. Augustin le jouisseur. Le jouisseur du monde
d'abord, puis le jouisseur de Dieu. Celui dont la foi est bonheur, joie,
explosion, lumière. Celui qui avouait « non seulement aimer, mais encore aimer,
aimer » et qui dit de l'être qu'il aime, peu importe qu'il s'agisse de Dieu ou
de tout autre, que « sans lui, les choses ne seraient pas ce qu'elles sont ».
Puissance du verbe, puissance du verbe, charrié par une langue impétueuse et
frémissante, puissance de l'amour qu'il véhicule et qui nous incite, nous
aussi, à en chercher les voies. Depuis plus de quinze siècles, les confessions
brûlent encore de leur flamme purificatrice. La musique possède
un pouvoir _ de rassemblement et une universalité peu commune. Il est cependant
difficile d'y séparer le charismatique
du fraternel. Il n'en reste pas moins que c'est la fraternité universelle
qu'illumine le génie de Mozart dans les plus belles pages qu'il ait écrites
dans la Flûte enchantée comme dans la musique maçonnique. Les arts plastiques,
peinture et 'sculpture principalement, sont autant les marques d'une époque et
d'une civilisation que du génie propre des artistes créateurs. Ils portent
incontestablement la marque de l'universel et procèdent par-là de la grande
geste de la fraternité. Quand, pour ma part, je viens de regarder longuement,
presque hors du temps, la Bataille de San Romano d'Uccello ou la Vocation de
San-Mathieu de Caravage, et que je regarde les hommes, je les vois différents,
comme éclairés par cette lumière secrète et intérieure que le peintre a
enfermée dans les couleurs et qu'il nous restitue, pour nous illuminer, à
travers les siècles. Mais, dans cette
fraternité de fiction, la littérature d'une part, la musique et les arts
plastiques, d'autre part, ne me paraissent pas se situer à un même niveau de
pouvoir d'évocation fraternelle. La littérature est faite de signes dont le
déchiffrage est immédiat. Ce qui compte, c'est la transformation qui s'opère
chez le lecteur, dans le domaine de l'imaginaire. Par contre, dans la musique
et les arts plastiques, il faut d'abord dépasser l'émotion jurement esthétique
et qui, pour beauconup, se suffit à elle- même, qu'elle naisse de la beauté et
de l'harmonie des sons, des formes ou des couleurs. Ce n'est que
secondairement, après avoir franchi ce premier degré et sublimé l'émotion
esthétique que l'on peut entrer dans le domaine de l'universelle fraternité. Fraternité de faits, fraternité de fiction, la fraternité que peuvent générer les religions est tout cela à la fois. Un état de fiction
tout d'abord, parce que la fraternité s'inscrit dans la tradition monothéiste
qui fait de tout croyant un frère ou une soeur. Le polythéisme, qui relève plus
de la raison, de la conjoncture et de la tradition, introduit, par contre, de
multiples et fictives barrières entre les hommes. Mais ce propos doit être
largement temporel. Le monothéisme, par l'absolu qu'il fait naître, produit
souvent l'intolérance, premier et insurmontable obstacle à la fraternité. Par
contre, le polythéisme peut être plus facilement tolérant, tant il est vrai
que chaque divinité, évitant de trop empiéter sur le territoire de son
confrère, saurait assez bien s'accommoder d'une rigueur assez douce. C'est dire que la
position du catholicisme est difficile à situer. Il est en effet hasardeux de
dire s'il est la plus polythéiste des religions monothéistes ou la plus
monothéiste des religions polythéistes. Du fait de la place prise par le culte
marial et le culte des saints et du fait de la réduction, courante de nos
jours, de la Sainte-Trinité au seul Fils. Je ne parlerai, en
effet, que de la religion catholique, la seule qu'il m'ait été donné
d'approcher. Le catholicisme
exalte la charité, mais de nombreuses actions y portent également le signe de
la fraternité. L'ouverture actuelle de l'Eglise romaine vers le tiers monde,
réelle et effective, me paraît relever de cet ordre. C'est dire que les
religions réalisent à la fois dans le domaine de la fraternité un état de
fiction et un état de faits. Et dans cette évolution, une part essentielle
revient à François, le merveilleux François, le pauvre d'Assise, qui n'en finit
pas de nous émerveiller par sa joie. François, le fou qui donnait ses habits et
son argent, François, le fou qui parlait aux oiseaux, François, le fou qui riait
au cours des pires privations, François, le fou qui a fondé un ordre basé sur
la fraternité et la pauvreté. Oui, François d'Assise nous sourit à travers les
siècles avec l'indicible bonheur de ceux qui ont vu la lumière et veulent
l'offrir aux hommes. C'est la même illumination fraternelle qui éclaire les
yeux de Vincent de Paul. Le pauvre d'Ombrie et le petit prêtre des Landes ne se
sont pas contentés de secourir les pauvres et les déshérités, donc de faire
acte de charité, mais ils les ont armés et ils ont enseigné que la charité ne
valait rien sans amour, sans volonté d'aller vers l'autre et de le reconnaître
pour son frère. L'EngagementAu-delà de cette
approche, à laquelle tout homme de bonne volonté peut parvenir, la Maçonnerie
nous invite à une démarche, c'est-à-dire à un engagement, notre Maçonnerie qui est un ordre
initiatique et traditionnel fondé sur la fraternité. Cette fraternité des
Maçons n'a pas de base objective. Les Maçons ne sont pas, sauf exception, de
même sang. Ils n'ont pas, en outre, la plupart du temps, les mêmes idées en
matière de religion, de politique. Mais ce qui les unit au premier chef en
fraternité, c'est la recherche d'un idéal commun, de beauté, d'amélioration de
l'homme par la sagesse, le dépassement de l'individu par lui- même par la force
qui le soutient dans sa progression. En un mot, la recherche de la Lumière. Cette fraternité
des Maçons procède d'abord d'un choix libre, celui qui pousse le profane à
entrer en Maçonnerie. Par la suite, l'initiation en fera un des buts essentiels
qu'il poursuivra dans sa quête. Mais si la
fraternité est la base de la Maçonnerie, la Maçonnerie ne crée pas de manière
spontanée la fraternité, pas plus que celle-ci ne se décrète. Le Maçon chemine
vers la fraternité et y parvient par le Travail. Le Travail ! qui est notre
prière. Le Travail ! que nous glorifions. Et là prend tout son sens le beau
propos de Jean Verdun qui nous enseigne que « la fraternité vient de surcroît,
comme une grâce D. - dans les origines de la Maçonnerie, - dans son symbolisme, c'est-à-dire ce qui rassemble les Maçons, et tout particulièrement celui du rituel et de l'architecture du Temple où se réunit la Loge, - dans l'action du Maçon en dehors du Temple. Les origines
opératives de la Maçonnerie se rattachent aux plus anciennes traditions
initiatiques des bâtisseurs qui, de par le monde, et au fil de l'histoire,
oralement, se communiquaient les secrets qui permettaient d'édifier des
édifices visibles mais aussi de construire l'édifice invisible de leur propre
temple intérieur. Ces hommes étaient unis par des liens fraternels aussi
puissants que peu perceptibles par le profane, mais leur caractère migrant,
leur petit nombre, joint souvent à la grande misère spirituelle de ceux qu'ils
côtoyaient, les ont trop souvent tenus attachés à la construction des édifices
visibles pour qu'ils puissent créer l'édifice de fraternité universelle
auquel, dans le fond de leur coeur, ils aspiraient. Les origines
spéculatives de notre Maçonnerie des trois premiers degrés, ou Loges de
Saint-Jean, sont avant tout johanniques. Saint Jean, qui
est-il ? Il est celui qui
dit : « Au commencement était le Verbe... Toutes choses ont été faites par
lui... Le Verbe était la véritable lumière. » Jean est celui qui
affirme la primauté du spirituel sur le temporel. Il nous enseigne que les
faits doivent être mis au service de l'idée, et non l'idée au service des
faits. C'est encore lui
qui nous enseigne qu'il n'est de péché que contre l'Esprit. C'est lui qui
suggère, indirectement, de reprendre les outils des bâtisseurs, comme autant de
symboles pour construire le temple intérieur, et qui nous dit, de surcroît, que
là est l'essentiel, car là est la vie et que la vie est la lumière des hommes Jean donne au
message, et aux actes, même, du Christ leur force la plus fraternelle. C'est
dans l'Evangile de Jean que Jésus dit : « Si je vous ai lavé les pieds, moi le
seigneur et maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns les
autres D. C'est lui qui
rappelle que Jésus disait : « Il n'y a pas de serviteur supérieur à son maître
et de messager supérieur à celui qui l'a envoyé », et nous montre par-là, et a
contrario, la nécessaire égalité, préalable indispensable à la fraternité.
Préalable nécessaire, certes, mais hélas! non suffisant. - le pavé mosaïque, - les lacs d'amour, - la chaîne d'union. Il va de soi que je
ne me livrerai pas à une exégèse exhaustive de ces trois éléments symboliques.
Je voudrais, plus simplement, essayer de dégager les traits essentiels qu'ils
me paraissent apporter au principe de la fraternité. Le pavé mosaïque est l'harmonie des contraires rigoureusement
ordonnée à partir du chaos originel et dont l'obtention est nécessaire pour
parvenir à la Lumière. Il indique que les contraires peuvent exister sans
s'altérer, et le Maçon en tirera la notion de tolérance dont on a vu plus haut
qu'elle était indispensable à la fraternité. Il nous enseigne aussi que
l'égalité n'est pas la similitude, et enfin que la liberté passe d'abord par le
respect des différences. Les lacs d'amour courent le long des murs du Temple. Ils
sont faits d'anneaux mâles et d'anneaux femelles liés l'un à l'autre et reliés
entre eux par le même lien dont ils sont faits. Ils sont le symbole de l'amour
qui peut unir les contraires, ici mâle et femelle, et viennent par-là compléter
le symbolisme du pavé mosaïque qui expose et ordonne la vie, c'est-a-dire
l'amour, mais de l'union des contraires et l'amour relient les êtres par les
liens les plus forts. Ainsi en va-t-il des êtres qui s'aiment et des hommes qui
s'unissent en fraternité. C'est dans la
chaîne d'union que les
Maçons s'unissent en fraternité. On ne peut pas décrire la chaîne d'union ;
c'est un instant qu'il faut vivre. Lorsqu'un nouvel initié entre, pour la
première fois, dans la chaîne d'union, il lui est demandé, lorsqu'on lui enlève
le bandeau, s'il voit parmi les Maçons assemblés autour de lui un ennemi, de
lui tendre la main et d'oublier le passé. Ainsi, on n'entre dans la chaîne
d'union qu'en fraternité, et chaque fois qu'elle est formée, la chaîne d'union
régénère la fraternité de sa puissance créatrice, génie inéluctable de la
Maçonnerie. La chaîne d'union, c'est aussi le moment privilégié où les mains
des Maçons qui se joignent font apparaître tous les Maçons épars sur le globe,
mais aussi ceux qui sont passés à l'Orient éternel, comme ceux qu'il plaira au
Grand Architecte d'amener à frapper à la porte du Temple. Dans la chaîne
d'union, ce sont les visages informes de Moulin et de Brossolette qui, de leurs
lèvres qui n'ont pas parlé, nous crient « Liberté ! ». Dans la chaîne d'union,
c'est Lincoln, c'est Schœlcher qui nous montrent l'égalité. Dans la chaîne
d'union, ce sont tous les Maçons, tous les Maçons de tous les temps, de tous
les lieux, de Mozart à Singh, le petit hindou de la Loge mère de Kipling qui
s'unissent en fraternité. La lumière qui a
éclairé le cœur de Maçon pendant les travaux doit continuer de briller en lui
pour qu'il achève au-dehors l’œuvre commencée dans le Temple. La Grande Loge de
France nous l'a rappelé avec éclat, qui nous a dit « mes Frères, il faut jurer
», c'est-à-dire s'engager. S'engager au service des hommes, de tous les hommes,
et pas uniquement au service de ses Frères en Maçonnerie, même si c'est vers
eux que le Maçon, spontanément, se portera au premier chef. Le service exclusif
des autres Maçons n'est plus de la fraternité, ce n'est qu'une simple
confraternité, insuffisante à l'amélioration de l'initié, car impropre à la
construction de l'édifice universel, simple confraternité dont un petit nombre
de Maçons, mais il est déjà trop grand, n'aurait que trop tendance à se
contenter. Cette attitude
fraternelle de Maçon engagé dans la vie, quelle est-elle ? Peut-on la
schématiser, la systématiser ? C'est là chose impossible, car il y a autant de
voies pour aller vers la fraternité qu'il y a d'individus. En tout état de
cause, elle ne saurait se faire sans que soient réunis certains éléments,
j'allais presque dire ingrédients, mais il n'y a pas de recettes. La fraternité est
d'abord espérance et amour. Elle est aussi générosité et beauté, tolérance et
joie. Elle est irréductible des autres éléments du triptyque maçonnique. Il n'y a pas de
fraternité sans liberté, sans choix libre, comme le choix libre de devenir
Maçon. Mais au tréfonds de son cœur, l'homme est toujours libre. L'homme est
libre, même si son corps est enchaîné, d'aller en fraternité vers les autres
hommes pour tourner leur regard vers la Lumière. Mais l'homme sait bien que la
liberté ne se conçoit pas sans sagesse, car c'est en respectant celle des
autres, c'est-à-dire en admettant leur différence, que l'on édifie sa propre liberté,
et que sans liberté il n'y a pas de paix possible entre les hommes Il n'y a pas
non plus de fraternité sans égalité, car comment se dire, et surtout être
vraiment le frère d'un être que l'on jugerait inégal à soi, c'est-à-dire, en
fait, inférieur à soi ? L'égalité donne à la chaîne des hommes sa force
harmonieuse et invincible, elle y fait naître la joie. Enfin, il n'y a pas de
fraternité sans générosité, mais qu'avons-nous de plus précieux à offrir que
notre temps, que le Temps ? Le Temps, créateur
de toute chose et de tout être, le Temps, universel, tout puissant, omniprésent
et pourtant invisible. Le Temps, impartial, follement juste, toujours exact,
impitoyable. Le Temps, devant qui tous sont égaux et qui étend à chacun sa
rigueur et ses bienfaits. Le Temps, qui règne sur les cœurs, comme il règne sur
les esprits. Le Temps, indispensable pour bâtir l'homme fraternel, le Temps,
qui nous donne le bonheur, l'indicible bonheur d'être Maçon. Le Temps, grand
Architecte de l'Univers. Christian. ROQUES. (1) Conférence
prononcée au cercle Condorcet-Brossolette le 15 janvier 1982 par Christian
Roques. |
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