GLDF Revue : Points de Vue Initiatiques 4T/1974


Discours sur le Mythologie

De la Théologie des païens *

On ne peut pas lire sans admiration les ouvrages d'Epictète, d'Arrien son disciple, et de Marc-Antonin. On y trouve des règles de Morale dignes du Christianisme. Ces disciples de Zénon croyaient cependant comme leur maître qu'il n'y avait qu'une seule substance ; que l'intelligence souveraine était matérielle ; que son essence était un pur Ether qui remplissait tout par diffusion locale. L'erreur de ces corporatistes ne prouve pas qu'ils aient été athées. Une fausse idée sur la Divinité ne forme point l'athéisme. Ce qui constitue l'athée, n'est pas de soutenir avec les Stoïciens que l'étendue et la pensée peuvent être des propriétés de la même substance, ni avec Pythagore et Platon que la matière est une pro­duction éternelle de la Divinité. Le véritable athéisme consiste à nier qu'il y ait une Intelligence souveraine qui ait produit le monde par sa puissance et qui le gouverne par sa sagesse.

Voyons enfin quel sentiment avaient les Pères de l'Eglise sur la théologie des païens. Ils étaient à portée de la connaître à fond, par les fréquentes disputes qu'ils avaient avec eux. Il faut craindre dans une matière aussi délicate, de s'abandonner à ses propres conjectures. Ecoutons la sage Antiquité chrétienne.

Arnobe introduit les païens se plaignant de l'injustice des chrétiens. « C'est une calomnie, disent ces païens, de nous imputer le crime, de nier un Dieu suprême. Nous l'appelons Jupiter le très grand et le très bon ; nous lui dédions nos plus superbes édifices et nos capitoles, pour marquer que nous l'exaltons au‑dessus de toutes les autres divinités.

Saint Paul insinue dans sa prédication à Athènes, dit saint Clément Alexandrin, que les Grecs connaissaient la divinité.

Il suppose que ces peuples adorent le même Dieu que nous, quoique ce ne soit pas de la même manière. Il ne nous défend point d'adorer le même Dieu que les Grecs, mais il nous défend de l'adorer de la même façon. Il nous ordonne de changer la manière de notre culte et nullement l'objet.

Les païens, dit Lactance, qui admettent plusieurs dieux, disent cependant que ces divinités subalternes président tellement à toutes les parties de l'Univers, qu'il n'y a qu'un seul recteur et gouverneur suprême : de là il suit que toutes les autres puissances invisibles ne sont pas des dieux, mais des ministres ou des députés de ce Dieu unique, très grand et tout puissant, qui les a constitués pour exécuteurs de ses volontés. »

Eusèbe de Cesarée ajoute : « Les païens reconnaissaient qu'il n'y avait qu'un seul Dieu, qui remplit tout, qui pénètre tout et qui préside à tout. Mais ils croient qu'étant présent à son ouvrage d'une manière incorporelle et invisible, c'est avec rai­son qu'on l'adore dans ses effets visibles et corporels. »

Je finis par un fameux passage de saint Augustin, qui réduit le polythéisme des païens à l'unité d'un seul principe : « Jupiter dit ce père, est, selon les philosophes, l'âme du monde qui prend des noms différents selon les effets qu'il produit. Dans les espaces éthérés on l'appelle Jupiter, dans l'air Junon, dans la mer Neptune, dans la terre Pluton, aux enfers Proserpine, dans l'élément du feu Vulcain, dans le soleil Phébus, dans les devins Apollon, dans la guerre Mars, dans la vigne Bacchus, dans les moissons Cérès, dans les bois Diane, dans les sciences Minerve.

Toute cette foule de dieux et de déesses ne sont que le même Jupiter dont on exprime les différentes vertus par des noms différents. »

Il est donc évident par le témoignage des poètes profanes, des philosophes gentils et des pères de l'Eglise, que les païens recon­naissaient une seule Divinité suprême. Les Orientaux, les Egyp­tiens, les Grecs, les Romains et toutes les nations, enseignaient universellement cette vérité.

Vers la cinquantième Olympiade, six cents ans avant l'ère chrétienne, les Grecs ayant perdu les sciences traditionnelles des Orientaux, négligèrent la doctrine des Anciens et commencèrent à raisonner sur la Nature divine par les préjugés des sens et de l'imagination. Anaximandre vivait alors ; il fut le premier qui voulut bannir de l'univers, le sentiment d'une Intelligence souve­raine, pour réduire tout à l'action d'une matière aveugle qui prend nécessairement toutes sortes de formes. Il fut suivi par Leucippe, Démocrite, Epicure, Straton, Lucrèce et toute l'Ecole des atomistes.

Pythagore, Anaxagore, Socrate, Platon, Aristote et tous les grands hommes de la Grèce, se soulevèrent contre cette doctrine impie et tâchèrent de rétablir l'ancienne théologie des Orientaux. Ces génies supérieurs voyaient dans la Nature, mouvement, pen­sée, dessein. Or comme l'idée de la matière ne renferme aucune de ces trois propriétés, ils concluaient qu'il y avait dans la Nature une autre substance que la matière.

La Grèce s'étant ainsi partagée en deux sectes, on disputa longtemps de part et d'autre sans se convaincre. Vers la 120e Olym­piade, Pyrrhon forma une troisième secte, dont le grand principe était de douter de tout, et de ne rien décider. Tous les atomistes qui avaient cherché en vain une démonstration de leurs faux prin­cipes se réunirent bientôt à la secte pyrrhonienne ; ils s'abandon­nèrent follement au doute universel et parvinrent peu à peu à un tel excès de frénésie, qu'ils doutèrent des vérités les plus claires et les plus sensibles. Ils soutinrent sans allégorie que tout ce qu'on voit n'est qu'une illusion et que la vie entière est un songe perpétuel dont ceux de la nuit ne sont que des images.

Enfin Zénon établit une quatrième Ecole, vers la 130e Olym­piade. Ce philosophe tâcha de concilier les disciples de Démocrite avec ceux de Platon, en soutenant que le premier Principe était une sagesse infinie, mais que son essence était un pur Ether, ou une lumière subtile qui se répandait partout pour donner la vie, le mouvement et la raison à tous les êtres.

Dans ces derniers temps, on n'a fait que renouveler les anciennes erreurs. Jordano Bruno, Vanini et Spinoza ont rappelé le monstrueux système d'Anaximandre. Et ce dernier a tâché d'éblouir les âmes faibles, en donnant une forme géométrique à ce système.

Quelques spinosistes sentant que l'évidence leur échappe à tout moment dans les prétendues démonstrations de leur maître, sont tombés dans une espèce de pyrrhonisme insensé, nommé l'égomisme, où chacun se croit le seul être existant.

M. Hobbès et plusieurs autres philosophes, sans se déclarer athées, osent soutenir que la pensée et l'étendue peuvent être des propriétés de la même substance.

Descartes, le père Malebranche, Leiznitz, Bentley, le Dr Clarke et plusieurs métaphysiciens d'un génie également subtil et profond, tâchent de réfuter ces erreurs et de confirmer par leur rai­sonnement l'ancienne théologie. Ils ajoutent aux preuves tirées des effets, celles qu'on tire de l'idée de la première cause : ils font sentir que les raisons de croire sont infiniment plus fortes que celles qu'on a de douter. C'est tout ce qu'il faut chercher dans les discussions métaphysiques.

L'histoire des temps passés est semblable à celle de nos jours. L'esprit humain prend à peu près les mêmes formes dans les diffé­rents siècles. Il s'égare dans les mêmes routes. Il y a des erreurs universelles, comme des vérités immuables. Il y a des maladies périodiques pour l'esprit, comme pour les corps.

SECONDE PARTIE

De la Mythologie des Anciens

Les hommes abandonnés à la seule lumière de leur raison, ont toujours regardé le mal moral et physique, comme un phéno­mène choquant dans l'ouvrage d'un Etre infiniment sage, bon et puissant. Pour expliquer ce phénomène, les philosophes ont eu recours à plusieurs hypothèses.

La raison leur dictait à tous, que ce qui est souverainement bon ne peut rien produire de méchant, ni de malheureux. De là ils concluaient que les âmes n'étaient pas ce qu'elle avaient été d'abord qu'elles s'étaient dégradées par quelque faute qu'elles avaient commise dans un état précédent ; que cette vie est un lieu d'exil et d'expiation ; et qu enfin tous les êtres seraient réta­blis dans l'ordre.

Ces idées philosophiques avaient cependant une autre origine. La tradition s'unissait à la raison ; et cette tradition avait répandu dans toutes les nations certaines opinions communes sur les trois états du monde. C'est ce que je vais faire voir dans cette seconde partie, qui sera comme un abrégé de la doctrine traditionnelle des Anciens.

Je commence par la mythologie des Grecs et des Romains. Tous les poètes nous dépeignent le siècle d'or ou de Saturne comme un état heureux, où il n'y avait ni malheurs, ni crimes, ni travail, ni peines, ni maladies, ni mort.

Ils nous représentent au contraire le siècle de fer, comme le commencement du mal physique et moral. Les souffrances, les vices, tous les maux cruels sortent de la boîte fatale de Pandore et inondent la terre.

Ils nous parlent du siècle d'or renouvelé, comme d'un temps où Astrée doit revenir sur la terre, où la justice, la paix et l'inno­cence doivent reprendre leurs premiers droits et où tout doit être rétabli dans sa perfection primitive.

Enfin ils y chantent partout les exploits d'un fils de Jupiter qui abandonne l'Olympe pour vivre parmi les hommes. Ils lui don­nent des noms différents selon ses différentes fonctions. Tantôt c'est Apollon qui combat Python et les Titans. Tantôt c'est Hercule qui détruit les monstres et les géants et qui purge la terre de leurs fureurs et de leurs crimes. Quelquefois c'est Mercure ou le Mes­sager des dieux qui vole partout pour exécuter leurs volontés. D'autres fois c'est Persée qui délivre Andromède ou la nature humaine, du monstre qui sortit de l'abîme pour la dévorer. C'est toujours quelque fils de Jupiter qui livre des batailles et qui rem­porte des victoires.

Je n'insiste point sur ces descriptions poétiques, parce qu'on peut les regarder comme des fictions faites au hasard, pour embel­lir un poème et pour amuser l'esprit. L'illusion est à craindre dans les rapports et les explications allégoriques. Je me hâte d'exposer la doctrine des philosophes, et surtout celle de Platon. C'est la source où Plotin, Proclus et les platoniciens du troisième siècle ont puisé leurs principales idées.

Commençons par le dialogue de Phédon ou de l'immortalité, dont voici l'analyse. Phédon raconte à ses amis l'état où il vit Socrate en mourant. Il sortait de la vie, dit-il, avec une joie paisible et une intrépidité généreuse. Ses amis lui en demandèrent la cause. « J'espère, leur répond Socrate, me réunir aux dieux bons et parfaits et à des hommes meilleurs que ceux que je laisse sur la terre. »

Cébès lui ayant dit que l'âme se dissipe après la mort comme une fumée et s'anéantit tout à fait, il combat cette opinion en tâchant de prouver que l'âme a eu une existence réelle dans un état heureux avant que d'animer un corps humain.

Il attribue cette doctrine à Orphée: « Les disciples d'Orphée, dit-il, appelaient le corps une prison parce que l'âme est ici dans un état de punition, jusqu'à ce qu'elle ait expié les fautes qu'elle a commises dans le ciel.

Les âmes, continue Platon, qui se sont trop adonnées aux plaisirs corporels et qui se sont abruties, errent sur la terre et rentrent dans de nouveaux corps. Car toute volupté et toute passion attachent l'âme au corps, lui persuadent qu'elle est de même nature et la rendent, pour ainsi dire, corporelle ; de sorte qu'elle ne peut s'envoler dans une autre vie ; mais impure et appesantie, elle s'enfonce de nouveau dans la matière et devient par-là incapable de remonter vers les pures régions et d'être réunie à son Principe. »

Voilà la source de la métempsychose que Platon représente dans le second Timée comme une allégorie et quelquefois comme un état réel, où les âmes qui se sont rendues indignes de la suprême béatitude, séjournent et souffrent successivement dans les corps des différents animaux jusqu'à ce qu'elles soient purgées de leurs crimes par les peines qu'elles subissent. C'est ce qui a fait croire à quelques philosophes que les âmes des bêtes étaient des intelligences dégradées.

« Les âmes pures, ajoute Platon, qui ont travaillé ici-bas à se dégager de toute souillure terrestre, se retirent après la mort dans un lieu invisible, qui nous est inconnu, où le pur s'unit au pur, le bon s'unit à son semblable et notre essence immortelle à l'essence divine. »

Il appelle ce lieu la première Terre où les âmes faisaient leur demeure avant leur dégradation. « La terre est immense, dit-il, nous n'en connaissons et n'en habitons qu'un petit coin. Cette terre éthérée, ancien séjour des âmes, est placée dans les pures régions du ciel, où sont les astres. Nous qui vivons dans ces abîmes profonds, nous nous imaginons que nous sommes dans un lieu élevé et nous appelons l'air le ciel, semblables à un homme qui du fond de la mer voyant le Soleil et les astres au travers des eaux, croirait que l'océan est le ciel même. Mais si nous avions des ailes pour nous élever en haut, nous verrions que c'est là le vrai ciel, la vraie lumière et la vraie terre. Comme dans la mer tout est troublé, rongé et défiguré par les sels qui y abondent ; de même dans notre terre présente tout est difforme, corrompu, délabré, en comparaison de la terre primitive. »

Platon fait ensuite une description pompeuse de cette terre éthérée dont la nôtre n'est qu'une croûte détachée. « Il dit que tout y était beau, harmonieux, transparent ; des fruits d'un goût exquis y croissaient naturellement ; il y coulait des fleuves de nectar ; on y respirait la lumière comme nous respirons l'air et l'on y buvait des eaux qui étaient plus pures que l'air même. »

Cette idée de Platon s'accorde avec celle de Descartes sur la nature des planètes. Ce philosophe moderne croit qu'elles étaient d'abord des Soleils, qui contractèrent ensuite une croûte épaisse et opaque ; mais il ne parle point des raisons morales de ce chan­gement, parce qu'il n'examine le monde qu'en physicien.

La même doctrine de Platon est encore développée dans son Timée. Là il nous raconte que Solon dans ses voyages entretint un prêtre égyptien sur l'antiquité du monde, sur son origine et sur les révolutions qui y sont arrivées, selon la mythologie des Grecs. Alors le prêtre égyptien lui dit : « ô Solon, Solon, vous autres Grecs vous êtes toujours enfants et vous ne parvenez jamais à un âge mûr ; votre esprit est jeune et n'a aucune vraie connaissance de l'antiquité. Il est arrivé plusieurs inondations et conflagrations sur la terre, causées par le changement des mouvements célestes. Votre histoire de Phaéton qui paraît une fable n'est pourtant pas sans quelque fondement véritable. Nous autres Egyptiens nous avons conservé la mémoire de ces faits dans nos monuments et dans nos temples ; mais ce n'est que depuis peu que les Grecs ont connu les lettres, les muses et les sciences. »

Ce discours donne l'occasion à Timée d'expliquer à Socrate l'origine des choses et l'état primitif du monde. « Tout ce qui a été produit, dit-il, a été produit par quelque cause. Il est difficile de connaître la nature de cet Architecte et de ce père de l'univers ; et quand vous la découvririez, il vous serait impossible de la faire comprendre au vulgaire.

Cet Architecte, continue-t-il, a eu quelque modèle selon lequel il a tout produit et ce modèle c'est lui-même. Comme il est bon et que ce qui est bon n'est jamais touché d'aucune envie, il a fait toutes choses autant qu'il était possible, semblables à son modèle. Il a fait le monde un tout parfait, composé de parties toutes parfaites et qui n'étaient sujettes ni à la maladie, ni à la vieillesse. Le père de toutes choses, voyant enfin cette belle image de lui-même, se plut dans son ouvrage et cette joie lui inspira le désir de rendre cette image de plus en plus semblable à son modèle. »

Dans le dialogue appelé le Politique, Platon nomme cet état primitif du monde le règne de Saturne et voici comme il le décrit :

« Dieu était alors le prince et le père commun de tous ; il gouvernait le monde par lui-même, comme il le gouverne à présent par les Dieux inférieurs. Alors la fureur, ni la cruauté ne régnaient point sur la terre ; la guerre et la sédition n'étaient point connues. Dieu nourrissait les hommes lui-même ; il était leur gardien et leur pasteur : il n'y avait ni magistrats ni politique comme à présent. Dans ces heureux temps, les hommes sortaient du sein de la terre qui les produisait d'elle-même, comme les fleurs et les arbres. Les campagnes fertiles fournissaient des fruits et des blés sans les travaux de l'agriculture ; les hommes ne couvraient point leur corps, parce qu'on ne sentait point encore l'inclémence des saisons ; ils prenaient leur repos sur des lits de gazons toujours verts.

Sous le règne de Jupiter, le maître de l'univers ayant comme abandonné les rênes de son empire, se cacha dans une retraite inaccessible. Les dieux inférieurs qui gouvernaient sous Saturne se retirèrent aussi et le monde, secoué jusqu'aux fondements par des mouvements contraires à son principe et à sa fin, perdit sa beauté et son éclat. Alors les biens furent mêlés avec les maux : mais à la fin, de peur que le monde ne soit plongé dans un abîme éternel de confusion, Dieu, auteur du premier ordre, reparaîtra et reprendra les rênes. Alors il changera, corrigera, embellira et rétablira tout, en détruisant la vieillesse, les maladies et la mort. »

Dans le Dialogue appelé Phèdre, Platon recherche les causes secrètes du mal moral qui a produit le mal physique. « Il y a en chacun de nous, dit-il, deux ressorts dominants. Le désir du plaisir et l'amour du bon, qui sont les ailes de l'âme. Quand ces ailes se séparent, quand l'amour du plaisir et l'amour du bon se divisent, alors les âmes tombent dans des corps mortels : et voici selon lui les plaisirs que les intelligences goûtent dans le  ciel et comment les âmes déchurent de cet état heureux.

Le grand Jupiter, dit-il, animant son char ailé marche le premier suivi de tous les dieux inférieurs et des génies. Ils parcourent ainsi les cieux dont ils admirent les merveilles infinies ; mais lorsqu'ils vont au grand festin, ils s'élèvent au haut du ciel au-dessus des sphères. Aucun de nos poètes n'a chanté jusqu'ici, ni ne peut chanter suffisamment ce lieu sublime. Là les âmes contemplent par les yeux de l'esprit l'essence vraiment existante qui n'est ni colorée, ni figurée, ni sensible, mais purement intelligible. Là elles voient la vertu, la vérité, la justice non comme elles sont ici-bas, mais comme elles existent dans celui qui est l'Etre même. Là elles se rassasient de cette vue jusqu’à ce qu'elles n'en puissent plus soutenir l'éclat ; alors elles rentrent dans le ciel, où elles se repaissent d'ambroisie et de nectar. Telle est la vie des dieux.

« Or, continue Platon, toute âme qui suit Dieu fidèlement dans ce lieu sublime demeure pure et sans tache ; mais si elle se contente de nectar et d'ambroisie sans accompagner le char de Jupiter, pour aller contempler la vérité, elle s'appesantit, elle rompt ses ailes, elle tombe sur la terre et entre dans un corps humain, plus ou moins vil, selon qu'elle a été plus ou moins élevée. Les âmes moins dégradées habitent dans les corps des philosophes ; les plus méprisables animent les tyrans et les mauvais princes. Leur sort change après la mort et devient plus ou moins heureux, suivant qu'elles ont aimé la vertu ou le vice pendant leur vie. Ce n'est qu'après dix mille ans que les âmes se réuniront à leur principe. Leurs ailes ne croissent et ne se renouvellent que dans cet espace de temps. »

Telle est la doctrine que Platon opposait à la secte profane de Démocrite et d'Epicure, qui niaient la Providence éternelle à cause du mal physique et moral. Ce philosophe nous fait un magni­fique tableau de l'univers. Il le considère comme une immensité remplie d'intelligences libres qui habitent et qui animent des mon­des infinis. Ces intelligences sont capables d'une double félicité. L'une en contemplant l'essence divine ; l'autre en admirant ses ouvrages. Lorsque les âmes ne font plus consister leur bonheur dans la connaissance de la vérité et que les plaisirs inférieurs les détachent de l'amour de l'Essence suprême, elles sont précipitées dans quelque planète pour y subir des peines expiatrices, jusqu'à ce qu'elles soient guéries par les souffrances. Ces planètes sont par conséquent, selon Platon, comme des lieux ordonnés pour la guérison des intelligences malades. Voilà la Loi établie pour conser­ver l'ordre dans les sphères célestes.

Cette double occupation des esprits célestes est une des plus sublimes idées de Platon et marque la profondeur admirable de son génie : c'est par ce système que les philosophes païens ont tâché de nous expliquer l'origine du mal. Voici comme ils raison­naient : si les âmes pouvaient contempler sans cesse l'essence divine par un regard immédiat, elles seraient impeccables : la vue du bien souverain entraînerait nécessairement tout l'amour de la volonté. Pour expliquer donc la chute des esprits, il fallait suppo­ser un intervalle, où l'âme sort de la présence divine et quitte le lieu sublime pour admirer les beautés de la nature et le rassasier d'ambroisie, comme d'une nourriture moins délicate et plus convenable à la nature finie. C'est dans ces intervalles qu'elle devint infidèle.

Pythagore avait puisé la même doctrine chez les Egyptiens. Il nous en reste un précieux monument dans les Commentaires de Hiéroclès sur les vers dorés attribués à ce philosophe.

« Comme notre éloignement de Dieu, dit cet auteur, et la perte des ailes qui nous élevaient vers les choses célestes, nous ont précipités dans cette région de mort où tous les maux habitent ; de même le dépouillement des affections terrestres et le renouvellement des vertus, font renaître nos ailes et nous élèvent au séjour de la vie où se trouvent les véritables biens sans aucun mélange de maux. L'essence de l'homme tenant le milieu entre             les êtres qui contemplent toujours Dieu et ceux qui sont incapables de le contempler, peut s'élever vers les uns ou se rabaisser vers les autres.

Le méchant, dit ailleurs Hiéroclès, ne veut pas que l'âme soit immortelle, de peur de ne vivre après la mort que pour souffrir : mais il n'en est pas de même des juges des enfers. Comme ils forment leurs jugements sur les règles de la vérité, ils ne prononcent pas que l'âme doit n'être plus, mais qu'elle doit n'être plus vicieuse. Ils travaillent à la corriger et à la guérir, en ordonnant des peines pour le salut de la nature ; de même que les médecins guérissent par des incisions les ulcères les plus malins. Ces juges punissent le crime pour chasser le vice.

Ils n'anéantissent pas l'essence de l'âme, mais ils la ramènent à exister véritablement, en la purifiant de toutes les passions qui la corrompent. C'est pourquoi quand on a péché, il faut courir au-devant de la peine, comme au seul remède du vice. »

Il paraît donc manifestement par la doctrine des plus célè­bres philosophes grecs :

1° Que les âmes préexistaient dans le ciel.

2° Que le Jupiter conducteur des âmes avant la perte de leurs ailes et celui à qui Saturne a confié les rênes de son Empire depuis l'origine du mal, est distinct de l'Essence suprême et par consé­quent qu'il ressemble fort au Mythras des Perses et à l'Orus des Egyptiens.

3° Que les âmes ont perdu leurs ailes, et qu'elles ont été précipitées dans des corps mortels, parce qu'au lieu de suivre le char de Jupiter, elles s'étaient trop arrêtées à la jouissance des plaisirs inférieurs.

4° Qu'au bout d'une certaine période de temps les ailes de l'âme renaîtront et que Saturne reprendra les rênes de son Empire, pour rétablir l'univers dans son premier éclat.

Examinons à présent la mythologie égyptienne qui est la source de celle des Grecs. Je ne veux point soutenir les explica­tions mystiques que le père Kircher donne de la fameuse Table isiaque et des obélisques qui se voient à Rome. Je me borne à Plutarque qui nous a conservé un monument admirable de cette mythologie. Pour en faire sentir les beautés, je vais faire une analyse courte et claire de son Traité d'Isis et d'Osiris, qui est une lettre écrite à Cléa, prêtresse d'Isis.

« La mythologie égyptienne, dit Plutarque, a deux sens ; l'un sacré et sublime, l'autre sensible et palpable. C'est pour cela que les Egyptiens mettent des sphinx à la porte de leurs tem­ples. Ils veulent nous faire entendre que leur théologie contient les secrets de la sagesse, sous des paroles énigmatiques. C'est aussi le sens de l'inscription qu'on lit à Saïs sur une statue de Pallas ou d'Isis : je suis tout ce qui est, qui a été et qui sera, et jamais mortel n'a levé le voile qui me couvre. »

Il raconte ensuite la fable d'Isis et d'Osiris. «  Ils naquirent tous deux de Rhéa et du Soleil. Tandis qu'ils étaient encore dans le sein de leur mère, ils s'unirent et procréèrent le Dieu Orus, image vivante de leur substance. Typhon ne naquit point, mais il perça les flancs de Rhéa par un violent effort. Il se révolta ensuite contre Osiris, remplit l'univers de ses fureurs, déchira le corps de son frère, en découpa les membres, et les répandit partout. Depuis ce temps-là Isis erre sur la terre pour ramasser les membres épars de son frère et de son époux. L'âme d'Osiris éternelle et immortelle, mena son fils Orus aux Enfers, où elle l'instruisit à combattre et à vaincre Typhon. Orus retourna sur la terre, combattit et défit Typhon ; mais il ne le tua pas. Il se contenta de le lier et de lui ôter la puissance de nuire. Le méchant s'échappa enfin et le désordre allait recommencer ; mais Orus lui livra deux sanglantes batailles et l'extermina tout à fait. »

Plutarque continue ainsi : « Quiconque applique ces allégories à la nature divine, immortelle et bienheureuse, mérite qu'on le traite avec mépris. Il ne faut pas croire pourtant qu'elles soient de pures fables, vides de sens, semblables à celles des poètes. Elles nous dépeignent des choses qui sont véritablement arri­vées.

Ce serait aussi une erreur dangereuse et une impiété mani­feste d'attribuer, avec Ephémère le Messénien, tout ce qu'on dit des dieux, aux anciens rois et aux grands capitaines. Ce serait anéantir la religion et éloigner les hommes de la divinité.

Ceux-là, ajoute-t-il, ont mieux pensé, qui ont écrit que tout ce qu'on raconte de Typhon, d'Osiris, d'Isis et d'Orus, doit s'entendre des génies et des démons. C'était l'opinion de Pythagore, de Platon, de Xénocrate et de Chrysippe, qui suivaient en cela les anciens théologiens. Tous ces grands hommes soutiennent que ces génies étaient fort puissants et très supérieurs aux mortels. Ils ne participaient pourtant pas de la divinité d'une manière pure et simple ; mais ils étaient composés d'une nature spirituelle et corporelle et par-là capables de plaisirs et de peines, de passions et de changements : car parmi les génies comme parmi les hommes, il y a des vertus et des vices. De là viennent les fables des Grecs sur les tyrans et les géants, les combats de Python contre Apollon ; les fureurs de Bacchus et plusieurs fictions semblables à celles d'Osiris et de Typhon.

De là vient qu'Homère parle de bons et de mauvais démons. Platon appelle les premiers dieux tutélaires, parce qu'ils sont médiateurs entre la divinité et les hommes et qu'ils portent les prières des mortels vers le Ciel et de là nous rapportent la connaissance et la révélation des choses cachées et futures. »

Empédocle, continue-t-il, dit « que les mauvais démons sont punis des fautes qu'ils ont commises. Le Soleil les précipite d'abord dans l'air ; l'air les jette dans la mer profonde ; la mer les vomit sur la terre ; de la terre ils s'élèvent enfin vers le Ciel. Ils sont ainsi transportés d'un lieu à un autre, jusqu'à ce qu'étant punis et purifiés, ils retournent dans le lieu qui est conforme à leur nature. »

Après avoir donné ainsi une explication théologique des allé­gories égyptiennes, Plutarque en raconte les explications physi­ques ; mais il les rejette toutes et revient à sa première doctrine.

« Osiris n'est ni le Soleil, ni l'eau, ni la terre, ni le Ciel ; mais tout ce qu'il y a dans la nature de bien disposé, de bien ordonné, de bon et de parfait est l'image d'Osiris. Typhon n'est ni la sécheresse, ni le feu, ni la mer ; mais tout ce qu'il y a dans la nature de nuisible, d'inconstant et de déréglé. »

Plutarque va plus loin dans un autre Traité et nous explique l'origine du mal par un raisonnement également solide et subtil ; le voici. « L'ouvrier parfaitement bon fit d'abord toutes choses, autant qu'il était possible. semblables à lui-même. Le monde reçut en naissant de celui qui le fit, toutes sortes de biens. Il tient d'une disposition étrangère tout ce qu'il a de malheureux et de méchant. Dieu ne peut pas être la cause du mal, parce qu'il est souverainement bon. La matière ne peut pas être la cause du mal, parce qu'elle n'a point de force : mais le mal vient d'un troisième principe qui n'est ni si parfait que Dieu, ni si imparfait que la matière. Ce troisième Etre c'est la nature intelligente, qui a au-dedans de soi une source, un principe et une cause de mouvement. »

J'ai déjà fait voir que les Ecoles de Pythagore et de Platon soutenaient la liberté. Le premier l'exprime par la nature de l'âme qui peut s'élever ou s'abaisser ; l'autre par les ailes de l'âme, c'est-à-dire par l'amour du beau et le goût du plaisir, qui peuvent se séparer. Plutarque suit les mêmes principes et fait consister la liberté dans l'activité de l'âme, par laquelle elle est la source de ses déterminations.

Ce sentiment ne doit donc pas être regardé comme nouveau. Il est tout à la fois naturel et philosophique. L'âme peut toujours séparer et rassembler, rappeler et comparer les idées ; et c'est de cette activité que dépend la liberté. Nous pouvons toujours penser à d'autres biens qu'à ceux auxquels nous pensons actuelle­ment. Nous pouvons toujours suspendre notre consentement, pour voir si le bien dont nous jouissons est ou n'est pas le vrai bien. Notre liberté ne consiste pas à vouloir, sans raison de vouloir, ni à préférer le moindre bien, à ce qui nous paraît le plus grand ; mais à examiner si le bien présent est un bien réel, ou s'il est un bien imaginaire. L'âme n'est libre que lorsqu'elle est placée entre deux objets qui paraissent dignes de quelque choix. Elle n'est jamais entraînée invinciblement par l'impression d'aucun bien fini, parce qu'elle peut penser à d'autres biens plus grands et par-là décou­vrir un attrait supérieur, qui suffit pour l'enlever au bien apparent et trompeur.

J'avoue que les passions par le sentiment vif qu'elles nous causent, occupent quelquefois toute la capacité de l'âme et l'empê­chent de réfléchir. Elles l'aveuglent et l'entraînent. Elles déguisent et transforment les objets. Mais quelque fortes qu'elles soient, elles ne sont jamais invincibles. Il est difficile, mais n'est point impossible de les surmonter. Il est toujours dans notre pouvoir d'en diminuer peu à peu la force et d'en prévenir les excès. Voilà le combat de l'homme sur la terre et le triomphe de la vertu.

Les païens ayant senti cette tyrannie des passions, reconnu­rent par la seule lumière naturelle, la nécessité d'une puissance céleste pour les vaincre. Ils nous représentent toujours la vertu comme une force divine qui descend du ciel. Ils introduisent sans cesse dans leurs poèmes des divinités protectrices qui nous inspi­rent, nous éclairent et nous fortifient ; pour marquer que les vertus héroïques ne peuvent venir que des dieux seuls. C'est par ces principes que la sage Antiquité a toujours combattu la fatalité, qui détruit également la religion, la morale et la société. Revenons aux Egyptiens.

Leur doctrine, selon Plutarque, suppose :
1° Que le monde fut créé d'abord sans aucun mal physique, ni moral, par celui qui est infiniment bon.
2° Que plusieurs génies, par l'abus de leur liberté, se sont rendus criminels et par-là malheureux.
3° Que ces génies souffriront des peines expiatrices, jusqu'à ce qu'ils soient purgés et rétablis dans l'ordre.
4° Que le dieu Orus fils d'Isis et d'Osiris, qui combat le mauvais principe, est un dieu subalterne semblable à Jupiter, fils de Saturne.

(à suivre)

(*) Voir Points de Vue Initiatiques n° 15. Ramsay dans la partie précédente de ce Discours vient d'analyser ce qu'il appelle la théologie des Païens, des anciens Perses, des Egyptiens, des Grecs et des Romains.


Publié dans le PVI N° 16 - 4éme trimestre 1974  -  Abonner-vous à PVI : Cliquez ici

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