GLMFMM Bulletin : Khalam 02/2005

L’Equerre et le Compas

En cherchant à associer ces deux outils une bien étrange idée m'est venue. Que peuvent bien se dire une Equerre et un Compas lorsqu'ils se rencontrent ? Des histoires de cercles et de carrés sûre­ment.

J'essaye alors d'imaginer un monde où n'existerait que des lignes. Des lignes droites. Un royaume où les personna­ges seraient des carrés, des carrés longs, des triangles, des règles... On y rencontrerait un curieux petit triangle rectangle qui lassé de l'enseignement par trop carré de son monde avait déci­dé de prendre la tangente.


Ses professeurs, de petits cubes grin­cheux n'avaient cessé de lui inculquer et de lui incuber un monde bâti sur l'éloge de la droiture, de la rectitude mais aussi de la rigidité anguleuse.

Son monde consistait en un carré gigan­tesque. Les planètes étaient de petits tri­angles posés dans un ciel éclairé d'étoi­les à cinq branches.
Sa religion vouait le culte à une Grande Equerre. Il fallait la vénérer en exhibant sa droiture. Mais il était interdit de se courber, de s'arrondir, de déformer sa rigidité.

Le petit triangle rectangle pris d'un mal existentiel éprouva le besoin de s'enfuir. Il se dirigea d'un trait vers l'Orient, là où le triangle du matin se levait.


Il sauta d'échiquiers en échiquiers, tra­versa des jours entiers des champs de carreaux pour tomber finalement sur un ensemble de points.

En l'examinant de plus près, il se rendit compte qu'ils formaient une longue droi­te.
Et cette ligne se transformait en une per­pendiculaire qui s'élevait vers le ciel.
Sans hésiter, il s'agrippa à cette ligne. Il grimpa ainsi longtemps et Longtemps. Puis il arriva dans une ronde contrée qu'il n'avait jamais vue, inconnue des liv­res d'écoles, impensable à son imagina­tion : il y avait là des cercles, des ronds et des disques qui roulaient et circu­laient à perte de vue.

Mais il eut à peine le temps de s'extasier de sa découverte que déjà un cercle rondouillard qui s'était approché de lui, le contemplait de toute sa circonférence.

Ce cercle lui apprit qu'il n'avait jamais vu d'être de sa sorte. Le petit triangle rec­tangle lui répliqua poliment que c'était également son cas.
Le disque se présenta comme un haut administrateur des rouleaux sacrés.

Le petit triangle rectangle traduisit men­talement qu'il avait affaire à un rond-de-cuir.
Le haut administrateur lui décrivit son monde qui était tout en rondeur, un monde parfait d'harmonie de courbes.

Le Dieu qu'ils adoraient n'était autre qu'un étrange instrument qu'ils appe­laient Compas.

Ce Dieu était à l'origine de toute la créa­tion. Impressionné, le petit triangle rec­tangle ne voulut pas s'en laisser conter et narra à son interlocuteur les mer­veilles rigides de sa planète carrée.
A son tour, le cercle, rond en affaires et sautillant d'exaltation, voulut connaître le charme du monde de l'étrange arri­vant. Et ils firent le voyage en sens inverse.

A leur arrivée, le petit triangle rectangle alerta sa famille et ses amis sur l'exis­tence d'un monde circulaire extraordi­naire, qui allait changer toute la concep­tion de leur vie.

Mais les habitants, effrayés par son nou­vel ami, lui tournèrent leurs côtés.

Des prêtres, de vieux triangles isocèles, eurent vent de cette incroyable nouvelle et eurent tôt fait d'alerter la garde pour les emprisonner.

Le cercle rondelet chercha bien à arron­dir les angles, mais tout haut adminis­trateur des rouleaux sacrés qu'il était, il fut aussitôt torturé et condamné à être déroulé puis pendu en une longue ligne droite.
Il n'y avait qu'une seule vérité proclamaient les prêtres. Elle déroulait, pardon elle découlait de l'Equerre.

Dans sa prison-cube, le petit triangle rectangle, dépassé par la tournure des événements, pleurait la mort de son ami et rêvait en silence à sa transformation en courbe, en cercle ou en rouleau.


Un matin, il reçut la visite du grand prêt­re, un grand triangle isocèle, aux pointes inquisitrices.

Le petit triangle rectangle, réfugié dans un coin, lui cria qu'il devait sûrement connaître lui aussi la vérité sur l'existen­ce de ce monde parallèle, sur l'existen­ce de ce Dieu Compas.


« - Les gens sont heureux ici", lui rétor­qua le grand prêtre.
Nous travaillons à leur bonheur par leur élévation dans la droite ligne et non leur affaissement par la courbe. Ils ont leur vérité et cela suffit. Pourquoi changer ce bonheur quotidien. Pourquoi donc se confronter à la différence ? On les ren­drait malheureux. »
« - Mais j'ai connu un autre univers, d'au­tres formes incroyablement arrondies, un autre Dieu là-haut ! Quelque chose ne tourne pas rond ici ! Peut-être que le bonheur véritable réside en l'union de nos deux mondes ! » 
« Vous ne pourrez pas les ignorer éter­nellement ! » rétorqua le prisonnier.
« - Il le faudra bien. Il ne faut jamais croi­ser les formes et les Dieux affirme la Règle. Cela pourrait être dangereux. »
« - Pourquoi donc ? »
« - Cela donnerait naissance à une grave maladie. »
« - Quelle est cette maladie ? »
« - Elle a pour nom : l'homme. »

En unissant l'Equerre et le Compas, en unissant le carré et le cercle, nous essayons symboliquement d'unir la Terre et le Ciel, d'unir l'homme et le divin.


Loin des préjugés, des interdits et des dogmes de tout ordre, notre chemin doit nous conduire aux frontières de la qua­drature du cercle.

Une quadrature du cercle que nous opé­rerons peut-être un jour après avoir été rectifiés par l'Equerre et libérés par le Compas.
Je terminerai cette planche en compa­rant carrément l'esprit au Compas : l'esprit est pareil au Compas, il ne fonctionne bien, qu'ouvert.

P\L\ B\

R
\L\ Khépri O\ de Trets
Publié dans le Khalam - Bulletin N° 15 - Février 2005

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