GLMFMM Bulletin : Khalam 10/2002


La Transmission


Pourquoi transmettre ? Que transmettre ?
Il faut, je crois, pour répondre à ces questions remonter bien loin.        Il faut d'abord parler de la mémoire et, de l'oubli et de ce "premier matin du monde où l'homme s'est dressé vers sa condition d'hu­main ; dès que ce lointain ancêtre s'est mis à penser, il s'est mis à se souvenir des ses pen­sées ; une histoire, une décision ne sont rien sans mémoire et le présent est ce que le passé nous lègue et qui demeure en nous, et c'est la mémoire.

Or, si chacun se soucie de l'avenir, pour les siens ou pour la planète, qu'est ce qui peut nous conduire à nous soucier du passé dont nous n'avons plus rien à craindre ?
Faut-il envier l'animal ou la plante qui n'ont pas la faculté du souvenir et donc vivent peut-être plus heureux ?
Que resterait-il de l'esprit et de l'humanité sans le souvenir ?

Puisque donc la mémoire nous constitue en tant qu'humain et que toute notre dignité est dans la pensée, contrairement aux paroles de l'Internationale, du passé ne faisons pas table rase. « Garde toi homme d'oublier de te souve­nir », dit le poète.
Toute société au temps de sa fondation crée des rites essentiels à la cohésion du groupe, pour la fondation d'un texte susceptible de créer le lien social et la généalogie.
Le désir de transmettre à ses descendants his­toire, coutumes et convictions est humain. Mais si c'est la mémoire qui nous permet de nous souvenir, c'est la fidélité qui nous rend humain ; la fidélité est plus qu'une valeur puis­qu'elle est ce par quoi ii y a valeurs et vertus, et pourtant, c'est complexe puisqu'il rie s'agit pas de ne rien oublier (passéisme ou rancune) ou d'être fidèles à n'importe quoi.

Les SS juraient fidélité à Hitler et ils étaient fidèles dans le crime ; cela dépend donc des valeurs auxquelles on est fidèle.

On cherche souvent, pour faire moderne, s'il y a de nouvelles valeurs, des valeurs plus "bran­chées" autour de notre civilisation actuelle.
On pourrait penser à l'écologie où à l'égalité des femmes, mais ces préoccupations relèvent quand même de valeurs qui existent déjà ;
Il faut donc croire que l'essentiel a été dit autour du Verne siècle, de Lao Tseu en Chine à Bouddha en Inde, sans parler de la Grèce.
Il ne s'agit donc pas tant de réinventer de nou­velles valeurs qu'une nouvelle fidélité aux valeurs, et la vraie fidélité c'est de les trans­mettre : Fidélité vient du latin "fides", qui veut dire à la fois, fidélité et foi, et, quelqu'un a dit « la fidélité c'est ce qui reste quand on a perdu la foi ».
En effet, dans un pays où un habitant sur deux se dit athée ou agnostique, cette moitié a-t-elle pour autant moins de morale et de valeurs ? va de soi que non, c'est donc que ces valeurs transcendent la pratique religieuse.

Nous avons besoin de ces valeurs pour subsis­ter dans un inonde humainement acceptable et nous avons à charge de transmettre ces valeurs. Mais de quelles valeurs s'agit-il ? sont-elles si différentes en Chine, en Inde ou en Occident ? Un honnête homme n'est-il pas le même dans le monde entier ? J'assume pourtant - même si ce n'est pas politiquement correct - qu'une civilisation qui respecte la démocratie, les femmes, la laïcité nie semble supérieure aux autres.
Il faut donc conserver ce qui est bon et chan­ger ce qui doit l'être, changer en demeurant soi-même.

Dans la pratique, transmettre allait de soi dans les sociétés stables et sédentaires; cela devient
plus compliqué voire plus douloureux lors d'exodes ruraux et de migrations combien, dans une ville comme Marseille, peuvent affirmer qu'ils n'ont pas, parmi leurs ascendants, des espagnols, italiens, maltais, maghrébins ou grecs de même que des protestants orthodoxes ?
Pour ces ascendants là, transmettre était une ­urgence ; celle de donner à entendre à la génération "née en exil" des fragments d'histoire pour ne pas perdre contact avec le pays quitté, la terre désertée, la langue menacée.

A contrario, se replier sur des traditions ou des pratiques ancestrales fait courir le risque de rester en marge de la société en entretenant la nostalgie.
Mais maintenir le silence peut aussi produire des générations à la dérive, sans continuité historique, incapables de s'insérer dans le social faute de repères auxquels ces générations pourraient se référer.
Transmettre une tradition, une histoire implique de construire le message ; le désir d'assurer une continuité dans la succession générations est une nécessité personnelle mais transmettre est aussi un acte aussi symbolique que transmette son nom à sa descendance.

La mère est le plus souvent celle qui transmet verbalement, celle qui permet à l'enfant de mettre ses pas dans les pas de son père. Il y a aussi une "éthique de la transmission", car au- delà du simple enseignement il faut permettre à l'enfant de se construire sans reproduire ce que sont ses parents, d'inventer son propre parcours par les modifications qu'il apportera à ce qu'il reçoit et qu'il re-transmettra.
Il est clair que l'un des secrets l'un parcours personnel réussi vient de la sérénité et de l'harmonie intérieure de celui auquel ses parents ont expliqué l'histoire de ses ascendants, y
compris dans ses douleurs, et transmis les valeurs qui l’ont tenu debout ; le proverbe est universel « quand tu ne sais pas où tu vas, sou- viens-toi d'où tu viens ».

Mais qu'il est difficile à atteindre pour les parents, ce subtil équilibre entre le repli sur la famille qui occulte la culture du pays d'accueil, voire sa langue et l'obsession de l'intégration qui a privé tant de fils d'immigrés de leur langue maternelle de crainte qu'elle ne supplante le français.

Quelle que soit notre situation, il nous faut quitter pour retrouver, il nous faut détourner notre histoire familiale pour recréer un espace de liberté entre ce que nous avons reçu, ce que nous construisons avec nos descendants et ce que nous leur transmettons.

Avec ce qui nous est transmis, c'est notre propre identité que nous bâtissons aussi unique que notre empreinte digitale.
L'enjeu de la transmission est d'autant plus essentiel que l'école du XXI ème siècle n'a plus les moyens de jouer son rôle dans la transmission et nos hussards de la République du des début de siècle sont bien loin.

Ce rôle hier dévolu aux écoles primaires et lycées, semble s'être transféré vers tes niveaux
plus élevés des deuxième et troisième cycles affaiblissant d'autant le principe d'égalité des chances, puisqu'il faut être parvenu à ce niveau pour recevoir des messages d'éthique ; Ce n'est, en tout cas, pas un hasard si les écoles de management ont introduit dans leurs programmes traditionnellement consacrés au marketing et à la finance, des séminaires de philosophie.

De même, dans l'univers des entreprises et de ce même marketing, l'air du temps est à la notion d'analyse de la valeur, c'est à dire au concept de citoyenneté de l'entreprise vis à vis du social et de l'écologie notamment.   
L’une annonce que ses chaussures ne sont pas fabriquées par des enfants (ME), l'autre que dans les bars et discothèques où est vendu son pastis (RICARD), elle a mis en place un système d'accompagnement des fêtards par celui d'entre eux qui n'a pas bu.

Même si l'on sent bien qu'il y a du "marketing" derrière tout cela, on voit bien que l'opinion publique, lorsqu'elle exerce sa pression, peut obtenir le meilleur en terme de respect des valeurs.

Revenons enfin à notre franc-maçonnerie et plus particulièrement au Rite Ancien et Primitif de Memphis Misraïm, que j'ai choisi justement parce que le lien à l'histoire et au mythe fondateur est si fort, et que les problématiques d'au­jourd'hui y sont évoquées avec l'éclairage de la Sagesse de nos prédécesseurs.

Je puise dans la riche symbolique bâtie par les siècles de connaissance de l'humain, les réponses à mon désir d'élévation.

Tout le rituel de notre Obédience parle de transmission, et ce sont les premiers devoirs des Surveillants que de transmettre aux Apprentis et Compagnons. C'est aussi une communauté de valeur que l'on rejoint en recevant la Lumière.

Sœur Cheffia NATOURI
L' Etoile d'Egypte Orient de Marseille

K009-3-1

Publié dans le Khalam - Bulletin N° 9 - Octobre 2002

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