Obédience : NC Loge : NC 11/2007

Au Nom et sous la Juridiction du Suprême Conseil
des Souverains Grands Inspecteurs Généraux
du 33° et dernier Degré
 du Rite Ecossais Ancien et Accepté
pour la France
Trois Fois Puissant Maître
et vous tous mes FF Maîtres secrets 

La 11éme Porte

La 11° Porte symbolise la frontière de deux espaces appelés à entrer en communication : d’un côté le monde ordonné, connu, éclairé sinon lumineux, de l’autre le chaos, le désordre, le noir absolu. Le paradoxe est complet : dans la progression du Maçon, chaque ouverture et franchissement de degré sont associés à une porte qui donne accès au monde sacré, marquant notamment le passage des Ténèbres à la Lumière lors de l’initiation. Or, l’ouverture de la 11° Porte renvoie une situation inversée, entraînant un noir absolu, les ténèbres les plus profondes. Sommes nous à la fin d’un cycle, la connaissance humaine se heurtant à la connaissance infinie (Ein Soph) ou absolue ?
 
Les limites du Grand Maître Architecte
 
Le Grand Maître Architecte, candidat au(x) Degré(s) supérieur(s), croît posséder une vision globale, à l’image de l’Apprenti : il veut et il construit, le Génie parle en lui, il a atteint l’âge de la plénitude, il pense détenir la Connaissance, il a les yeux fixés vers le Ciel, c'est-à-dire vers l’infini de l’Esprit. Aussi, au 13° degré, ses certitudes vont-elles être plus que bousculées, sinon mises à mal. Premier paradoxe : il voyage vers l’Orient, vers les ruines du Temple ; pourtant il vient de Babylone pour arriver à Jérusalem. Nouvelle inversion : il vient de Malkuth (le Royaume), point de chute adamique de l’homme et espère remonter le Pilier Central et entrer dans le Royaume des Cieux, atteignant ainsi Kether, la Couronne, soit le sommet le plus élevé de l’arbre de Vie ; surprise : il va descendre dans le puit, voyager au centre de la Terre pour accéder à Kether et découvrir la neuvième Voûte, la Grande Voûte, la Voûte sacrée. Mais comme d’habitude oserais-je dire, en Maç. les choses ne sont pas aussi simples qu’elles n’y paraissent. A mon sens, il s’agit plutôt d’une descente ascensionnelle, c'est-à-dire une démarche comportant une descente accompagnée d’une remontée au plus profond de soi-même.
 
Trois Mages voyageurs, Initiés de Babylone, membre du Sacerdoce Universel viennent en pèlerinage et en exploration dans les ruines du Temple de Salomon, détruit voilà bien de années par les armées de Nabuchodonosor. Les 2 colonnes B & J (Boaz et Jakin, mais aussi… Babylone et Jérusalem), marquant l’entrée du Temple sont détruites, à terre, morcelées. Les mages descendent de Seth, troisième fils d’Adam, qui put regagner le Paradis, cueillir une branche de l’arbre de la Connaissance et la rapporter pour la transmettre aux générations ultérieures. Les grecs et les romains appelaient « chaldéens » les astrologues babyloniens, la racine du mot chaldéen magdhin signifiant sagesse et Zoroastre est considéré comme le découvreur de la magie et le premier des mages.
 
Comme l’Apprenti, le GMA, candidat 13°, croit posséder une vision globale : Les Portes que le candidat 13° va successivement franchir lors de son voyage au centre de la Terre, sont autant de seuils, de passages, du visible à l’invisible, du fini à l’infini. Parvenir jusqu’à la Voûte sacrée, et découvrir la pierre d’agate, le centre de l’idée,  nous rappelle la taille de la pierre cubique par le Compagnon, et la difficulté extrême du même Compagnon à se confronter à la mort et la résurrection lors de son élévation au Grade de Maître, une substitution à laquelle nous nous sommes alors refusé. Les ressemblances entre le GMA, candidat 13°, et le Compagnon candidat au Grade de Maître sont flagrantes : les deux ne sont-ils pas mus par l’ignorance, le fanatisme, l’ambition (plus la vanité et l’orgueil, comme nous le met en valeur le 9° Degré) ; l’Ennemi Intérieur, pour reprendre le titre d’un très récent film cinématographique n’est-il pas plus dangereux qu’un ennemi « extérieur » ? Les dissonances résonnent a contrario, c’est l’opposition confrontation/révélation. L’Initié/Initiant (dont nous ne connaissons le nom -Gibulum- que grâce à l’Instruction du Grade) transmet ses connaissances à ses deux initiés-Mages, nous sommes dans le monde de la transmission et de la révélation du potentiel créatif que nous possédons. Dieu, ou plutôt l’idée de la Conception Suprême se manifeste au travers des Sephiroth, les Mages pénètrent dans la Voûte sacrée brillamment éclairée, symbole de la conscience éveillée ; nous ne somme plus Hiram refusant la communication du mot de Maître aux trois mauvais Compagnons, ni dans un espace noir, car profané.
 
La 11° Porte : l’annonciation du drame faite aux Mages
 
Jusqu’au 13° Degré, la Maç. nous a fait franchir des portes, dépasser des barrières, surpasser nos limites, allant jusqu’à promouvoir la transgression, étape nécessaire pour qu’il y ait une transcendance. Franchir une porte signifie donc s’élever à un nouveau niveau de conscience. Selon notre Rituel, seul deux initiés firent du Feu Sacré pour descendre au fond du puit. Un Mage dépasse, deux Mages suivent. Ces deux mêmes Mages, par leur curiosité et leur application (compréhension des Degrés précédents) vont donc explorer soigneusement l’espace de la Voûte sacrée et découvrir une Onzième Porte, pourtant dissimulée. Pour eux, l’enjeu est simple : ouvrir puis franchir la Porte et accéder à un nouveau Degré de connaissance, découvrir et posséder un nouveau mystère. Ils effleurent, sans s’interroger, le symbole du vase brisé figurant sur cette porte
 
La symbolique du vase brisé
 
Le vase brisé leur explique leur Maître (remarquons qu’ils ne sont plus Trois Mages égaux) est un mystère de mort. Effectivement si le liquide est la vie et que le contenant est brisé, alors le contenu, la vie, n’est plus là. Que serait la quête du Graal, s’il s’agissait juste d’en recueillir les fragments ?
 
1/ La Kabbale et la notion de restriction de la Lumière
 
A/ Le Tsimstsoum
 
Tout ce qui est créé, existe grâce au flux de vie qui émane de Dieu. Il est immanent dans la création et la transcendance. Mais puisque Dieu est omniprésent et que rien ne peut exister en dehors de Lui, comment le matériel peut-il subsister ?
Avant la création des mondes, Dieu emplissait tout l'espace. Quand Dieu voulut créer les mondes, Il retira sa lumière ; et dans ce "vide" formé, dans cet espace, émane alors de Dieu un rayon de Lumière. Cette Lumière subit de nombreux Tsimstounim (restrictions) ; chaque Tsimstoum est une diminution graduelle de la lumière divine et une adaptation à la capacité de réception des êtres créés.
Le Tsimstoum est la "dissimulation" de la force vitale cette dissimulation constitue le "Keli" c'est à dire le récipient (réceptacle-contenant) et la force vitale qui traverse le contenant est appelée "Lumière". L'ensemble du Keli (au pluriel Kelim) et de la Lumière constitue les Sephiroth. Les "Kelim" limitent la Lumière divine ; mais en même temps la révèlent. Chaque monde a sa capacité propre de réception et de dévoilement de cette lumière.
Lors de la Création du monde Dieu a en quelque sorte restreint sa lumière, c'est le Tsimstoum, et dans le vide formé par ce retrait, il laissa un Rechimou, une "empreinte", une rémanence (le vide n'est pas vide) ; ce Rechimou est la trace de Lumière restante.
Dans un second temps, Dieu envoie dans ce réceptacle (Rechimou) un fil de lumière, un Kav, qui dans son développement va constituer dix cercles. Cette étape de la Création est appelée Igoulim (cercles ou Monde chaotique). Ces cercles sont concentriques, comme des pelures d'oignons.
Suite au Tsimstoum, il y a épaississement de cette lumière restante qui va constituer le Keli. Le Keli trouve son origine dans le Rechimou. La Sephira est constituée par le Keli et le Or (Lumière) venue du Kav lumière envoyée dans un second temps.

 
B/ La chevirat hakelim
 
La chevirat hakelim ou brisure des vases : A cette création parfaite initiale fut ajouté un rayon en ligne droite appelé homme primordial que ne purent contenir les réceptacles de la lumière divine. De par leur position, l'une sous l'autre (Igoulim - concentriques) les sephiroth ne purent être capables de supporter la Lumière qui les inonda. Seules les trois premières sephiroth furent capables de la supporter ; les autres (de Da'at à Malkhout) se brisèrent l'une après l'autre, libérant la lumière divine sous forme d'étincelles, de copeaux qui se répartirent dans le monde. La brisure des vases est la création d’une distance nécessaire entre le créateur et sa création pour que l’homme, éloigné de Dieu, puisse y exercer son libre arbitre et choisir le bien pleinement.
 
C/ Le Tikoune
 
Le tikoune ou réparation: c'est à l'homme qu'incombe la tâche de réparer les vases. Pour ce faire, l'homme doit agir à l'intérieur de lui-même et sur la création pour rassembler les morceaux du vase.
 
L’unum vas (Le vase unique)
 
En alchimie, la spirale du développement intérieur doit arriver à un niveau supérieur. Le verre correspond à l’unum vas de l’alchimie et son contenu vivant semi-organique d’où doit provenir le corps vivant et doué d’esprit - le lapis - . Nous, Alchimistes, savons que le lapis n’est pas qu’une pierre, car il est composé de « de re animalis, vegetabili et minarili » (de substance animale, végétale et minérale). Soit une composition Corps, Ame, Esprit, qui croît de chair et de sang. C’est ainsi que Hermès Trismégiste déclare : « Le vent l’a porté dans son ventre » (Tabula smaradgina). Nous pouvons donc déduire que « le vent est l’air, l’air est la vie, et la vie est l’âme ». La pierre est la chose intermédiaire entre les corps parfaits et les corps imparfaits. En outre la pierre est nommé pierre d’invisibilité (lapis invisibilitatis).
 
Par ailleurs, la circumbalatio vers la gauche autour du carré, en Loge Symbolique, indique que déjà la quadrature du cercle est une étape sur le chemin de l’inconscient, qu’elle est par conséquent un passage, un instrument permettant d’atteindre un but situé au-delà et encore informulé. C’est un des chemins vers le centre du non-moi, que les chercheurs du Moyen Age ont parcouru dans leur quête en vue de la production du lapis. Je souhaiterai mettre en exergue une citation extraite du Theatrum Chemicum, du pseudo-Aristote : « Fais de l’homme et de la femme un cercle rond, et extrais en un carré, et du carré un triangle. Fais en un cercle rond et tu auras la pierre philosophale. Dans les scolies du Tractatus Aureus, il est dit : « circulatio spirituum sive distallatio circularis, hoc est exterius intro, interius foras : item inferius et superius, simul in uno circulo conveniant, neque amplius cognoscas, quid vel exterius vel interius, inferius vel superius fuerit : sed omnia sint unum in uno circulo sive vase inferius vel superius fuerit : sed omnia sint unum in uno circulo sive vase. Hoc enim vas est Pelecanus verus philosohicus, nec alius est in tuto mundo  quaerendus. ». Soit, en français :  « circulation des esprits, ou distillation circulaire, c’est-à-dire ce qui est en dehors à l’intérieur, et ce qui en dedans dehors : en outre, le plus haut et le plus bas se rencontrent en un même cercle, et on ne plus discerner ce qui était à l’extérieur ou à l’intérieur, tout en haut ou tout en bas ; mais tous sont un dans un cercle ou un vase. Ce vase est le véritable Pélican philosophique et il ne faut pas en chercher d’autre dans le monde entier ». Donc, a contrario, la brisure du vase marque l’anéantissement du Grand Œuvre alchimique, la destruction de la pierre philosophale.
 
La 11° Porte, limite humaine de la transgression
 
Le 13° Degré marque une rupture. Le Divin comprime la Lumière, un vent furieux souffle sous la Voûte Sacrée, les lampes magiques s’éteignent. Cette phase finale ou ultime, chaotique, ouvre la voie à une réorganisation chez l’initié. Le Monde ancien a disparu, Ein Sof marque la rencontre du souffle divin et de l’homme. Désormais, celui-ci est à même de repousser les limites du Divin ; confronté à Ein Sof, l’Infini ? l’homme a perdu la Grande Lumière et comprend que le souffle est plus puissant que la Lumière. L’homme est au seuil de la Vie Eternelle, mais cette Porte n’est pas franchissable. Confrontation terrible, telle est l’enseignement de la 11° Porte : le Chevalier affirme « je suis ce que suis », le kabbaliste explique « ce que tu fais te fait », mais l’Eternité est une barrière immuable : « je suis ce qui est ».
 
Ce mimodrame nous amène également à nous interroger sur le sens du Logos, sur notre quête de la Parole perdue. Si, le Logos est d’essence divine et accessible à la seule divinité, l’initiation parfaite d’Enoch, Hiram et Gibulum, qui sont des hommes, donc des êtres finis et mortels, ne mène pas à grand chose : ils savent que le Logos existe, ils en connaissent l’écriture, sont conscients qu’il ne faut pas le prononcer, car alors ils s’égalent à Dieu, qui les châtie.
 
Les Compagnons meurtriers d’Hiram, leurs juges, en particulier Johabert (ou Johaben), les compagnons de Gibulum restent au stade de l’humanité simple : ils ont reçu une partie de l’initiation, ce qui montre qu’ils ont des qualités qui les distinguent, mais ils ne sont pas parvenus à ce degré de perfection qui pourra les faire passer au stade d’initiés parfaits (« complets » nous dit notre Rituel), comme le sont Gibulum, Hiram, et avant eux, Enoch, qui a fabriqué la médaille porteuse du Logos, portée par Hiram, préservée par lui et récupérée par Gibulum. Ces initiés imparfaits en restent au stade du mot : les trois compagnons veulent le mot de Maître, les compagnons de Gibulum ne pensent qu’à lire les mots qu’ils découvrent pour obtenir une connaissance, et, par là, un pouvoir supplémentaire, jusqu’à ce qu’ils se voient emportés par le tourbillon qu’ils ont fait entrer dans la Voûte sacrée en ouvrant la 11° Porte. Car le Logos est d’essence supérieure : il est imprononçable, il est le nom de l’Eternel, accessible au seul Eternel. Vouloir s’approprier le Logos, c’est faire preuve de ce que les Grecs appellent la démesure, qu’ils illustrent dans leurs tragédies : Œdipe n’écoute pas Tirésias et part à la recherche du meurtrier de Laïos pour sauver Thèbes, découvrant ainsi qu’il a tué son père, épousé sa mère et causé la malédiction de cette cité; Prométhée vole à Zeus le feu pour le donner aux hommes, et finit enchaîné sur le Caucase, le foie constamment dévoré, etc. Les latins ont bien résumé cette démesure par un proverbe: quos uult perdere Iuppiter dementat (« Jupiter rend fous ceux qu’il veut perdre. »).
 
Le Centre de l’Idée, le Centre du Cosmos
 
Ensemble, par leur effort commun, les Trois Mages vont réussir à fermer la 11° Porte. Comme à l’image de l’élévation au Grade de Maître, ou le Très Vénérable Maître, aidé par ses deux Surveillants, lèvent Hiram. Le candidat 13° repart au centre de l’idée, devra re-cheminer dans l’ombre pour sortir vers le Cosmos et réintégrer ainsi l’Ordre Universel. Le paysage est différent, les ruines ont disparu, un nouveau cycle s’annonce. Nous avons, dans les ténèbres, parcouru notre propre chemin, nous sommes désormais mûrs pour oser et comprendre. Le chaos s’est estompé, nous sommes désormais en mesure de bâtir un nouveau Temple. Mais nous avons compris que les constructions humaines, aussi solides soient-elles, fussent-elles produites par de géniaux architectes, ne résistent pas au temps et à ses outrages. Or, si le Temple matériel est condamné à terme, il nous faut donc construire un Temple symbolique: et c’est d’ailleurs ce que nous apprenons dès notre entrée en Loge : le Temple est un symbole de l’Univers, et nous travaillons moins à édifier un Temple qu’à structurer notre Temple intérieur, à savoir nous-mêmes.
 
J'ai dit T. F. P. M.
 
D\ L\

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