Obédience : NC Site : http://troispoints.over-blog.com 01/06/2008


Devoir - Le crépuscule du devoir
Première partie

Le sacre du devoir

Au commencement de la morale était DIEU. Dans l'occident chrétien, Dieu est source de morale. La morale est d'essence théologique et ne se conçoit pas en dehors de la religion. La morale fait partie intégrante du culte que l'homme doit rendre à DIEU. Avec la Renaissance, on assiste, au XVIIème siècle, à un début de sécularisation de l'éthique qui va permettre à la morale de s'affranchir progressivement des croyances religieuses et de l'autorité de l'église. Dans la ligne des philosophes de la Grèce antique, qui ont élaboré des systèmes moraux basés sur la seule autorité de la raison et de la nature, l'esprit de la Renaissance s'efforce de construire un ordre social et politique à partir de principes éthiques déconfessionnalisés. L'art de cette époque est un hymne à l'humain. Rabelais développe une morale épicurienne. Ronsard et du Bellay prônent un nouvel art de vivre, détaché du dogme religieux.

Avec le Siècle des Lumières, c'est une éthique laïque et universaliste, soucieuse des droits de l'individu qui devient le fondement de la morale moderne. La Déclaration des Droits de l'Homme énonce la base régulatrice du nouveau pacte social. Elle exprime les principes de la morale universelle et traduit les impératifs immuables de la raison morale et du droit naturel, en proclamant "l'individu" comme nouvelle valeur des temps modernes. L'organisation sociale et politique repose sur les droits de la personne. Les devoirs ne disparaissent pas, mais dérivent des droits fondamentaux de l'individu. Les devoirs émanent de l'obligation de respecter ou de faire respecter les droits de chacun.

A la prédominance immémoriale des obligations envers dieu, se substitue alors celle des prérogatives de l'individu. Le bonheur s'affirme comme un droit naturel de l'Homme et comme une coordonnée majeure de la culture, avec la Liberté et l'Egalité. Le plaisir cesse d'être perçu sous le signe de la misère humaine et est débarrassé de la malédiction chrétienne. La morale profane s'impose alors face aux morales du salut éternel. Dans le même temps, les exigences de l'obligation morale sont abaissées. La pensée économique libérale réhabilite les passions égoïstes, le droit à ne penser qu'à soi-même, en s'occupant de ses propres affaires.

Dans les sphères économique, politique et sociale, les droits souverains de l'individu sont mis en avant : Droits de l'Homme, droit au plaisir, droit à la poursuite d'intérêts privés. Toutefois, s'il est vrai que les sociétés modernes se sont édifiées sur les droits de l'individu, elles ont, en même temps magnifié l'obéissance inconditionnelle au devoir. L'établissement d'une éthique laïque, fondatrice de l'ordre social, sans référence à une religion révélée, a reconduit la dimension sacrée du devoir. Et au devoir de la religion a succédé le culte du "TU DOIS". La République triomphante a imposé l'impératif du devoir patriotique. Le livre "Le tour du monde par deux enfants", destiné à l'édification de la belle jeunesse du début du XXème siècle, a pour sous-titre : DEVOIR ET PATRIE et sur la couverture du Petit Lavisse, publié en 1884, est écrit : "TU DOIS AIMER LA FRANCE".

Les devoirs moraux s'imposent d'eux-mêmes en s'appuyant sur la seule Raison de l'homme vivant en société. Mais en France, les réquisitoires contre cette nouvelle morale s'embrasent à la suite des lois scolaires de 1880 puis lors de la séparation des églises et de l'Etat en 1905. Rome met à l'index les livres de "morale laïque" et réaffirme solennellement le dogme du fondement théologique de la morale. Et ce n'est qu'en 1920 que la laïcité acquiert une forme de légitimité reconnue par l'église elle-même et que la croisade anti-laïque commence à s'estomper.

La prééminence de l'éthique laïque se réalise par des emprunts moralisateurs à l'éthique religieuse, en faisant des concessions au moralisme chrétien et en intégrant certains de ses principes : moralisme sexuel et culte de la famille notamment. La sécularisation du savoir s'accompagne de nouveaux anathèmes contre toutes les formes de déviances. L'autonomie de la morale vis à vis de la religion n'a pas foncièrement gagné les pratiques des masses et malgré la laïcisation de la société, la morale sexuelle reste sous la coupe de la morale chrétienne. La société est indulgente pour l'homme adultère, mais jette l'opprobre sur la femme infidèle et la sphère familiale reste toute entière placée sous la tutelle des devoirs. Le propos de Jules Simon à la fin du XIXème siècle reste encore vrai dans l'entre deux guerres : "Sans foyer, il n'y a pas de famille, sans famille pas de morale et sans morale, il n'y a ni société, ni patrie". Et si la loi sur le divorce est promulguée en 1792, abolie en 1816 et rétablie en 1884, la femme divorcée reste mise au ban de la société.

A la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle, les philanthropes se définissent d'abord comme des éducateurs, des réformateurs de la société civile et de la vie privée. Leur objectif est la construction d'une citoyenneté républicaine. Les sociétés philanthropiques organisent des "soupes populaires", distribuent des tickets de pain et de charbon, des couvertures. Mais leur action sociale est sanitaire et morale. Elles abandonnent les principes de l'ancienne charité et réservent leurs secours aux "pauvres méritants" : familles légitimes, domiciles bien tenus, tempérance des personnes, en refusant leur secours aux autres. L'assistance n'est plus une fin en soi. Il s'agit alors de privilégier des actions efficaces au service de la promotion des devoirs laïques de travail, d'ordre, d'épargne et de tempérance.

Le temps du plaisir

Si, pendant plus de deux siècles, les sociétés démocratiques ont promu l'impérieux : "TU DOIS", en exaltant les valeurs de l'abnégation et du désintéressement, le culte du devoir n'est plus au cœur de la culture d'aujourd'hui. Nous lui avons substitué les sollicitations du désir, les conseils "psy", les promesses du bonheur et de la liberté. Nous sommes en quelque sorte entrés dans la période post-moraliste des démocraties, en passant de la civilisation du devoir à une culture du bonheur subjectif, des loisirs et du sexe. Toutefois, culture post-moraliste ne signifie pas culture post-morale. Si le culte du devoir est caduc, de nouvelles régulations voient le jour. Des interdits se recomposent et les mœurs ne sombrent pas dans l'anarchie.

L'idéologie du devoir a été effacée par la civilisation du bien-être de consommation, qui exacerbe les jouissances immédiates, le culte du confort et celui du plaisir. Nous sommes aujourd'hui dans une société obsédée par l'euphorie du bien être, des vacances, des plaisirs de la table, de la consommation tous azimuts et du culte de la libido. La culture de masse, véhiculée par la télévision offre en libre service l'évasion, la violence, le sexe et toutes les frivolités de la vie. A l'obligation du devoir s'est substituée l'obligation de séduire. Le plaisir est devenu autonome par rapport aux règles morales. Une nouvelle civilisation du bien être "consommatif" s'est instaurée, ne s'employant plus à juguler le désir mais à l'exacerber en le déculpabilisant. L'âge de la consommation a disqualifié l'obligation morale et le culte du bonheur de masse a généralisé la légitimité du plaisir, en contribuant à promouvoir la fièvre de l'autonomie individuelle. La culture du bonheur a valeur de déculpabilisation.

Plus les normes du bonheur se renforcent, plus la conscience de la culpabilité disparaît. L'émotion suscitée par le spectacle des enfants aux ventres déformés par la famine est vite chassé par le film qui suit les actualités télévisées. Assister à un concert de solidarité, porter un badge anti-raciste, envoyer un chèque pour combattre la myopathie, donne bonne conscience ainsi que le sentiment de répondre à un "reliquat de devoirs" assez confus. Dans le même temps, le sexe est devenu un "produit de consommation" de masse : panneaux publicitaires, films et presse porno, numéros d'appels érotiques sur les nouvelles chaînes de télévision, sites Internet à la lisière de la prostitution, médiatisation de détails scabreux sur la vie privée des stars ... Tout incite à la déculpabilisation. Le sexe post-moraliste a une définition érotique et psychologique. Il doit s'exprimer sans contraintes ni tabous. La promotion du plaisir libidinal est une manifestation typique de la dynamique de l'égalité démocratique. L'idée du devoir, en matière de sexualité, ne suscite plus que le sourire. Et la vie vertueuse ne s'entend plus comme discipline des sens. Pourtant, la notion de fidélité, mise à mal par la libération sexuelle, semble toutefois réapparaître.

Du devoir aux droits les plus fous

Dès le XVIIIème siècle, le procès de la laïcisation de la morale a valorisé l'idéal de la dignité inaliénable de l'homme et les devoirs vis à vis de lui-même qu'elle implique. Kant a donné un éclat exceptionnel à l'exposé des devoirs envers soi-même dégagés de toute religion. Les devoirs individuels constituent des obligations absolues, aussi bien envers le corps qu'envers l'âme. Dans les Eléments métaphysiques de la doctrine de la vertu, Kant écrit : "Je ne puis me reconnaître obligé envers d'autres que dans la mesure où je m'oblige en même temps moi-même". Et au delà de l'univers proprement philosophique, la morale individuelle a été l'objet d'une célébration systématique, notamment dans le cadre de l'enseignement laïque. Ceux qui transgressent les devoirs de la morale individuelle portent atteinte à la dignité de l'humanité, en leur propre personne. Ils suscitent la réprobation et le mépris. (Il est tout à fait révélateur que la question de l'enseignement de la morale à l'école revienne à l'ordre du jour aujourd'hui). Notre époque s'est globalement détournée de la valorisation des devoirs individuels, la notion de morale individuelle laissant place à une culture individualiste des droits.

C'est ainsi que sont nés des droits de plus en plus provocateurs : droits de disposer de son identité physique, sexuelle et civile (banalisation de la chirurgie réparatrice en chirurgie esthétique ou transsexuelle), procréation par les mères porteuses ou des femmes de plus de cinquante voire soixante ans, droit de vivre une vie sexuelle totalement débridée, utilisation de plus en plus répandue de l'I V G, comme moyen de contraception … Dans la liste des anciens devoirs, le travail figurait en bonne place. Il permettait à l'homme de conquérir et d'assurer sa dignité et sa liberté. Cette époque est bien loin derrière nous. Le travail a cessé d'être considéré comme un devoir envers soi-même. Si l'effort et le travail conservent encore une valeur sociale, ils ne constituent plus des fins morales en soi.

Au fil des transformations de la société, les impératifs de flexibilité et de compétitivité imposent de transformer le management des hommes en trouvant des facteurs de motivation pour le maintien de l'emploi, sans délocalisations. A la notion de travail se substitue des discours sur la valorisation de "ressources humaines", l'autogestion du travail par équipes, les plans d'incitations financières. Et le moralisme du travail a été "relayé" par le réformisme organisationnel et communicationnel ainsi que par le culte de l'innovation et de l'investissement émotionnel. Ce n'est plus en professant les devoirs envers soi-même que l'on pense pouvoir bonifier les énergies, mais en changeant la nature du travail et des relations humaines dans l'entreprise. Ce n'est plus la volonté et la régularité des caractères qu'il faut privilégier, mais la flexibilité et l'autonomie créatrice. La morale des devoirs envers soi-même, visant à promouvoir la volonté, la régularité et la discipline ne correspond plus à la société d'aujourd'hui. Les valeurs de l'autonomie individualiste, le culte de la consommation de masse, la concurrence économique, les nouvelles exigences de l'organisation du travail ont abouti conjointement à la création d'une culture où la performance individuelle est partout et les devoirs envers soi-même nulle part.

Vers la Seconde partie

par LAHIRE publié dans : Philosophie communauté : Franc-maçonnerie


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