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Cathédrale

Chartres ou le nom de la Rose

Un temple de la libre pensée portait sur son fronton en lettres d’or : "Dieu est mort… Signé Nietzsche". Un matin, on découvrit cette nouvelle inscription : "Nietzsche est mort… Signé Dieu". Je ne vous dirai pas que le décès de l’éternel était une fausse nouvelle, car tel n'est pas le sens de mon propos. Mon propos se situe dans la ligne de la pensée d’Alain, lorsqu’il dit : "Pilate tue l’esprit. Mais au lieu de le mettre en croix, il met une croix dessus. Et c’est toujours la même opération, toujours à refaire, mais on n’a pas assez de croix … Le Christ est mort, Pilate est né. Et tout irait parfaitement bien, comme Pilate l’entend, si on pouvait être sur d’avoir tué l’esprit. Mais les esprits reviennent, comme on dit"…

C’est pourquoi il faut avoir le courage de regarder jusqu’au fond du tombeau, pour savoir qu’il est bien vide et que c’est ailleurs qu’il faut chercher. Le suprême malheur, pour le sanctuaire serait de devenir le tombeau scellé devant lequel on monte la garde, et on ne le ferait que parce qu’il y aurait là un cadavre. C’est pourquoi le suprême courage est de proclamer que le tombeau, que tous les tombeaux sont vides : celui de Persée, immortalisé dans les étoiles, celui du Christ au matin de Pâques, celui d’Hiram qui revit dans chaque maçon.

Alors, comment se rendre à Chartres avec un regard résolument tourné vers le futur ? Peut-être en se demandant pourquoi il est impossible d’éviter de réfléchir son propre portrait, dans le miroir qu’est par définition une cathédrale. Car il n’existe aucun maçon sérieux qui n’ait trouvé dans une cathédrale autre chose que sa propre image. Voilà qui place la cathédrale au cœur du véritable étonnement philosophique : au chapitre des miroirs.

Et l’on peut se demander si la question du miroir n’est pas précisément la question fondamentale de l’architecture, de la littérature, de l'art ou de l'initiation. Car le piège dans lequel nous prend la cathédrale, est qu'elle ne nous permet pas d'échapper à l'autoportrait, du moins, après avoir tenté de jeter un regard vers le miroir qui nous regarde. C'est pourquoi la véritable question est bien de savoir comment sont édifiés une cathédrale, un roman, une œuvre d’art, un temple ou un rituel, en forme de miroirs. Et l’on essayera donc d’observer comment le miroir est construit en tant que lieu spéculaire des métamorphoses de notre propre moi symbolique.

L'ère romane se termine, on croit encore à la Fin du monde, mais la grande peur de l'an mille passée, le siècle de saint Louis s'ouvre plein de promesses. Entre 1170 et 1270 on édifie en France plus de cinq cents grandes églises gothiques et l'art du vitrail, auquel ce style d'architecture offre un inégalable champ d'expression, atteint son apogée un demi-siècle plus tard. En ce temps là les livres sont rares et le peuple ne dispose que de celui-ci, pour lui sculpté dans la pierre. Et pendant plus de deux siècles, jusqu'à l'avènement de l'imprimerie, ces portails, ces porches, ces jubés, ces verrières, ces roses, resteront le seul ouvrage ouvert aux humbles. Cessant ensuite d'être compris, ils seront considérés comme une simple décoration sans signification pour le peuple à l'intention de qui ils furent jadis créés. Alors le livre se ferme et "Ce jour-là, dit Victor Hugo, le soleil gothique se couche derrière la presse gigantesque de Mayence" ...

A quelque mythologie qu'elle se rattache, la légende peut être belle en elle-même. Elle peut même satisfaire l'esprit pendant des années, sans qu'il y décèle l'ouverture d'un chemin vers la philosophie. Puis un jour, mûr pour cette expérience, il perçoit d'instinct l'appel qui incite au mouvement. Double invitation au voyage, ascension et descente, mais invitation patiente et renouvelée dans le silence, car chacun partira s'il le veut et quand il le voudra. Mais tout ce que l'on peut faire, c'est raconter l'histoire, en laissant ensuite chacun en faire sa propre interprétation, en écoutant la voix intérieure de sa foi ou celle de son espérance.
 
Ainsi des hommes ont taillé la pierre, fondu les vitraux, nous laissant en héritage des symboles qui indiquent une marche à suivre, pour celui qui prend la peine de les déchiffrer et de les méditer. insi, des "Demeures Philosophales", aux "Mystères des Cathédrales", la quête sincère de tout cherchant pourrait-elle lui permettre de trouver la marche à suivre, pour parvenir à la réalisation des transformations intérieures qui le conduiront à la transmutation et à la réalité suprêmes.

La lumière, la diffusion perpétuelle du dieu lumière, cette idée est au cœur de l'esthétique de la cathédrale. La lumière triomphante, et pour cela parée, embellie de toute la rutilance des gemmes et c'est le vitrail, la gloire ... Et tout cela, dans un esprit nouveau, car la Croisade a apporté la révélation de I'existence charnelle du Christ. Ainsi l'arbre de Jessé montre-t-il Jésus comme l'aboutissement d'un lignage d'homme, d'une tige, sortant d'un ventre d'homme et les allonges, ce sont les rois de Juda. Ainsi se poursuit l'entreprise menée naguère dans la rigueur et la simplicité de Cîteaux et la volonté d'illumination de Saint-Denis. Et leur conjugaison aboutit à cette esthétique admirable que l'on nommait à l'époque l' "Art de France". L'intention : supprimer le mur, réduire l'architecture à une armature ... L'espace interne de l'édifice n'est plus rompu, il est unanimement baigné par la lumière, c'est à dire par ce qui est connaissance et charité. Et c'est pour cela que la cathédrale fut voulue translucide.

Et l'on touche ici au terme de ce très long mouvement de surrection. Il part des cryptes de l’an mille, ténébreuses, il sort de terre, il est ascension, déploiement. Il se termine par cet ensemble de ramures verticales en quoi le céleste est capturé. La fenêtre est devenue l'élément majeur de cette symphonie de pierre et de verre. Double image, celle de la rose qui s'allège, progressivement, qui se met à tournoyer. Et l'autre image, verticale, ascensionnelle, toujours plus aérienne ... Et l'on voit, reposant à la fois sur l'incarnation et sur la rédemption, l'épanouissement de la rose et la résorption finale dans l'éblouissement du paradis.

A l'heure où notre civilisation chavire dans les naufrages des boat people, dans les génocides aux frontières de notre continent et dans le martyre de l'enfance assassinée, je vous convie tous devant le livre de pierre. Afin que l'on ne dise pas devant ce livre que Jésus est né et puis qu'il est mort, et que tout a recommencé ensuite comme auparavant ... Mais au contraire, que Jésus est né, qu'il est né hier, qu'il naîtra demain, qu'il sauvera le monde et qu'il y aura espérance pour nos enfants q'ils dépassent l'âge de trente trois ans, c'est l’âge où l'Homme Dieu est tout à fait un homme ...

Enseigner par l'image, telle est la fonction de la cathédrale. A la façade occidentale sont ajoutées, aux extrémités du transept, la façade Nord et la façade sud, béantes de ces ouvertures très larges, évasées que sont les porches. Ce sont des scènes de théâtre où l'on a monté un vaste spectacle aux acteurs innombrables. Le portail de la façade occidentale de Chartres fut sculpté au milieu du douzième siècle, aussitôt après saint Denis. On reconnaît là tout ce qui vient très frais de l’art roman, mais déjà cette vision du Christ qui le ramène à l’humanité de Jésus. En contrebas, des figures d'hommes, des rois de l'ancien testament, des statues, mais qui sont encore des colonnes, encastrées, prisonnières du mur. Le visage pourtant est mouvement. Et sur le tympan de la porte de droite, on a placé pour la première fois des scènes de l'enfance du Christ, c'est à dire une histoire, c'est à dire le quotidien : des bergers qui ressemblent à ceux de la plaine de Beauce.

Les porches du Nord et du sud ont été sculptés cinquante ans plus tard. Les personnages se sont dégagés du mur. Ils bougent, ils s'avancent. Chacun se distingue par les attributs qu'il porte et qui le fait reconnaître, mais aussi par les traits de son visage. Ce sont des personnalités, des personnes … Des personnes qui respirent et dont le regard n'est plus tourné vers l'intérieur de l’âme, mais que les passions remuent dans la gravité, la gravité et l'espérance.

Devant la porte, le Christ docteur, le Christ enseignant, qui a dit : "Je suis la porte". Et pièce maîtresse de l'iconographie des cathédrales, la vierge druidique, la vierge chrétienne, la vierge éternelle. Au tympan du portail Nord, elle est couronnée par son fils : un sacre. Et au tympan de la nativité, on a placé son effigie, et formant sa cour, les trois disciplines initiatiques : la grammaire, la rhétorique, qui est l'apprentissage du discours, la dialectique, qui est l'apprentissage du raisonnement. Et puis quatre disciplines plus approfondies : la science des nombres, la science de la géométrie, la science du cours des étoiles et celle des tons de la musique. C'est à dire les sept voies, les sept avenues du savoir qui était enseigné dans les écoles d'où sont issus ces spécialistes que sont les architectes du treizième siècle …

Parmi tous les vitraux, combien furent offerts par les corporations de travailleurs, des gens de métier, des gens qui travaillaient dans la ville, qui travaillaient la laine, le cuir, le bois, les métaux, des gens qui vendaient les belles draperies, mais aussi le pain. Et ces travailleurs ont voulu que dans l'église de leur ville, sur les baies traversées par la lumière, soient représentés les gestes, mais aussi les outils de leur labeur. Et la cathédrale les rassemble tous. Elle est en cela la maison du peuple …

Enseigner par l'image, telle est la fonction de la cathédrale. Enseigner le cours du temps, sur des calendriers qui associent les signes du zodiaque aux travaux des mois. Et puis enseigner "les Ecritures", la Bible, le Nouveau Testament :

Sur un vitrail célèbre de la façade sud, un homme demande à Jésus : "Maître, que dois-je faire pour mériter la vie éternelle ?". Et Jésus lui répond par la parabole du Bon Samaritain : "Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Et il est tombé au milieu de bandits, qui après l'avoir dévêtu et couvert de plaies, s'en sont allés, le laissant à demi mort. Un prêtre, qui par hasard descendait par ce chemin, l'a vu et s'en est écarté et pareillement un lévite. Mais un samaritain, qui était en voyage, l'a vu, s'en est ému, a eu pitié de lui. Il a pansé ses blessures, l'a fait monter sur sa bête, l'a mené à l'hôtel et a pris soin de lui ... Qui des trois vous semble avoir été le plus proche pour la victime de ces bandits ? Et bien, allez donc, et faites de même" ...

Le tympan du portail sud est celui de l'Apocalypse, du jugement dernier. Platon raconte qu'un certain Er, qui avait été pris pour mort, au soir d'une bataille, revint des enfers, une fois l'erreur reconnue, et raconta ce qu'il avait vu là-bas. Les âmes, les ombres ou comme l'on voudra, sont conduites dans une grande prairie et on leur jette des sacs où sont des destinées à choisir. Ainsi choisissent-elles selon leurs désirs ou leurs regrets. Ceux qui ont désiré l'argent plus que tout, choisissent une destinée remplie d'argent. Ceux qui en ont eu beaucoup en cherchent encore davantage. Les ambitieux cherchent une destinée de roi. Les voluptueux cherchent des sacs pleins de plaisirs. Pour finir, chacun va boire l'eau du fleuve Léthé, qui est le fleuve de l’oubli, et s'en retourne, avec un nouveau destin sur l'épaule, afin de vivre sur la terre des hommes, selon son choix.

Voici une singulière épreuve et une bien étrange punition, d'ailleurs beaucoup plus redoutable quelle en a l'air. Car il se trouve peu d'hommes qui réfléchissent sur les véritables causes du bonheur et du malheur. Ceux-là remontent jusque la source, c'est à dire jusqu'aux désirs tyranniques qui mettent la raison en échec. Ceux-là se défient des richesses, parce quelles rendent sensible aux flatteries et sourd aux malheureux. Ils se défient de la puissance, parce quelle rend injustes, plus ou moins, tous ceux qui en ont. Ils se défient des plaisirs, parce qu'ils obscurcissent et éteignent enfin la lumière de l’intelligence. Ces sages-là retourneront prudemment plus d'un sac de belle apparence, toujours soucieux de ne point risquer de perdre, dans une brillante destinée, le peu de sens droit qu'ils ont acquis et conservé avec tant de peine. Sans doute choisiront-ils quelque destinée obscure dont personne ne voudrait.

Mais les autres, les autres qui ont galopé toute leur vie après leurs désirs, sans regarder plus loin que l'écuelle. Ceux-là, que voulez-vous donc qu'ils choisissent ? Sinon encore plus d'aveuglement, plus d'ignorance, plus de mensonge et d'injustice. Ainsi se punissent-ils eux-mêmes, et bien plus durement qu'aucun juge ne les punirait. Je n'ai aucune expérience d'une vie future qui suive la mort. C'est donc peu dire que je n'y crois pas, je n'en puis rien penser du tout. Mais la vie future, où nous sommes punis selon notre propre loi et même selon notre propre choix, n'est-ce pas plutôt cet avenir même où nous glissons sans arrêt, et où chacun développe la destinée qu'il a choisie ?

Le symbolisme architectural pose en fait la vraie question : crucifixion, résurrection, mort et renaissance, là est le vrai problème. La mort à soi-même que prônent les morales, les philosophies, les religions, (et la franc-maçonnerie qui n'est pas une religion), ne peut être considérée comme l'écrasement devant l'autre ou encore comme la soumission à un sur-moi légaliste et culpabilisant. La signification en est toute autre ...

Mourir à soi-même, c'est perdre le narcissisme primitif qui rend l'homme inapte à toute vraie vie, à tout échange profond avec autrui. C'est passer du stade objet, soumis à des interdits et à des tabous, au stade sujet, autonome, responsable, capable de s'aimer profondément et d'aimer profondément l'autre. C'est là sans doute le véritable sens de la résurrection ou de la re-naissance, qui font de nous des hommes libres.

Sans doute est-il possible de considérer la nature de l'homme sous un double visage. D'un côté, il y a l'animal qui cherche la sécurité et qui veut éviter toutes les peines et tous les tracas. Ce côté animal peut être représenté par Adam, symbole de l'homme aliéné, qui veut éviter toute souffrance.

Mais de l'autre côté, on trouve un être sensible et intelligent, qui désire se développer, se surpasser, s'épanouir. Cet homme-là peut être rattaché à Abraham qui prouve sa capacité à devenir ce qu'il est. Ce n'est plus l'homme déterminé par les pulsions qui le dépassent, mais l'homme maître de son destin. N'est-ce pas le sens de toute démarche spirituelle que de proposer à chaque homme d'évoluer du stade d'Adam au stade d'Abraham ?

Et le symbolisme des oiseaux du pilier Nord ne pourrait-il pas être interprété comme un symbole d'amitié, au sens le plus élevé du terme ? C'est à dire l'amitié entre l'homme intérieur et l'homme extérieur ou entre l'esprit et l'âme. Ils représentent le soi universel et le soi individualisé, le je véritable et l'ego. "Duo sunt in homine" - l'homme a une double nature - est une doctrine universelle ... "Afin de créer en lui-même avec les deux, un seul homme nouveau, établissant ainsi la paix" écrivait Paul aux éphésiens.

Mais il est une autre doctrine universelle : "aime tes frères comme toi-même et tu sortiras de ta gangue, de ton égoïsme et de ta peur. Tu ne seras plus un être infantile et angoissé, mais un homme libre. Et tu connaîtras le sol de la terre et le ciel de l'âme" ...

Voyez-vous, quand vous trouvez une porte, il vous faut sa clé. Et quand vous trouvez une clé, il vous faut sa porte. Et le monde est si bien fait que toute porte a sa clé et toute clé a sa porte. Et le monde n'est qu'un labyrinthe de portes ouvertes qui font semblant d'être fermées. Si vous voulez vous y perdre, ne lâchez pas votre clé et ouvrez, ouvrez ... La porte dont je vous parle n'est visible qu'ouverte. Et pour l'ouvrir, il faut non pas trois, ni six, mais sept ou neuf clés. Et tant que vous n'aurez pas la dernière clé, toutes les autres n'ouvriront rien et l'on vous tiendra pour fou. Et l'on dira de vous : "Voyez le fou, avec ses clés". Puis vous trouverez la dernière clé ... Alors, ayant franchi la porte, épargnez-vous de revenir pour crier : "J'ai trouvé, j'ai trouvé …". Car, dans la porte invisible, nul ne vous verra plus et votre cri sera muet. Epargnez-vous donc de revenir.

A peser, à retourner le livre du prophète, à s'attarder sur l'or des enluminures, l'illettré perd l'essentiel, qui est non l'objet vain, mais la sagesse. Car l'essentiel du cierge n'est pas la cire qui laisse des traces, mais la lumière …

"Il nous reste donc, après avoir écarté les mensonges des prêtres, à prendre la vie noblement. Etre bon avec les autres et avec soi-même, les aider à vivre, s'aider soi-même à vivre, voilà la vraie Charité. La bonté est joie, l'amour est joie. Voilà par quelles vérités on sauve ce qui est à sauver et que la religion a perdu, j'entends la belle Espérance".
 
"Car il n'est certain que les chemins s'ouvriront si on a la Foi. Mais il est certain que tous les chemins resteront fermés si l'on n'a pas d'abord la Foi. Si l'on y regarde bien, la Foi ne peut aller sans l'Espérance. Et il y a un genre de Foi et un genre d'Espérance qui conviennent à tous les hommes et dont le nom est Charité".
 
Et voici l'évangile nouveau : "La paix sera si les hommes la font, la justice sera si les hommes la font. Nul destin, ni favorable ni contraire n'est écrit. Les choses ne veulent rien du tout. Nul dieu dans les nuages, mais le héros seul, sur sa petite planète, seul avec les dieux de son cœur : Foi, Espérance, Charité".

C'est pourquoi il faut avoir le courage de proclamer que le tombeau est vide en espérant que l'acacia refleurira : courage des renonciateurs aux évidences de raison et d’autorité, parce que la seule preuve qu’ils détiennent est un secret de l’amour qui a vu.
 
Stat rosa pristina nomine, nomina nuda tenemus – (Umberto Eco : Le nom de la Rose).

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