Obédience : NC Loge : NC 09/1998

 

L’Erreur est Juste

L'idée concentrée dépend entièrement du point de vue du côté où l'on se place. Je répète : « L'idée concentrée dépend entièrement du point de vue du côté où l'on se place. » C'est compliqué, citons quelqu'un d'autre: « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. » Enfin beaucoup plus simple : « C'est relatif. » dirait Einstein.
Nous allons partir quelques minutes à la recherche de la vérité, dans quelques domaines où il est crucial d'avoir une réponse.
Dans le désordre d'importance : l'art, la justice, la science, la philosophie. Jetons le seau dans le puits...

Essayons d'abord de définir la vérité à partir de son contraire, le mensonge, et l'authentique à partir de la contrefaçon.
Supposons un génial faux-monnayeur qui réussisse à imprimer des billets en tous points identiques à ceux de la Banque de France. L'objet est vrai, c'est l'origine qui est contestable. L'Etat agit d'ailleurs comme un faux-monnayeur quand il active abusivement la planche à billets génératrice d'inflation. Il faut alors plus d'argent pour s'offrir le même bien.
Cela devient tout à fait surréaliste de comparer les pleins et les déliés sur la fausse monnaie car l'identité n'implique pas la vérité.

Allons plus loin, car on peut faire remarquer qu'il n'y a pas d'identité entre la presse de l'état et celle du faux monnayeur.
Souvenez-vous de ce fait divers où la même presse, celle de l'Etat, imprimait tantôt des documents authentiques tantôt un faux d'ailleurs tout à fait identique, le « vrai faux passeport » d'Yves Chalier.
L'authentique n'a plus rien à voir avec la vérité, il ne reste que la légitimité, c'est à dire une convention admise par tous, ou imposée par le plus fort.

Plus nous allons avancer dans cet exposé, plus la notion de convention se substituera à celle de vérité.
Un autre exemple, l'authenticité dans l'art. Si cela ne pose guère de problèmes pour les œuvres récentes signées et répertoriées, certificat à l'appui, il y a une approche plus difficile pour les œuvres plus anciennes et non signées. On est contraint de graduer la vérité. Il y a le tableau dont on est sûr qu'il est du maître. Le tableau qui est de son atelier, auquel il a donné sa touche personnelle ou ses retouches. Plus excentrée il y a l'école c'est à dire à la manière de... Et là on retrouve la notion de convention, il faut que les experts s'accordent sur ce classement, pour créer l'authenticité.
Avez-vous entendu parler de ce faussaire qui reproduisait des Vermeer ?
- Hans Van Meegeren - Bien sûr ils étaient faux, mais une fois la supercherie découverte ils se sont arrachés à prix d'or, ils étaient vrais, de lui, génial imitateur.

Nous allons nous attarder un moment sur un sujet où l'établissement de la vérité par la preuve est de première importance : la justice.
En France la cour d'assises juge les crimes. La preuve du crime est son accomplissement. Un corps assassiné est par exemple la preuve d'un acte criminel.
La victime occupe la double position de victime et de preuve de son propre état.
L'établissement de la vérité suppose que le coupable soit mis à égalité avec sa victime. Il faut donc faire la preuve que chez lui, l'acte criminel et la personnalité sont identiques.
La justice ne peut sévir que contre un coupable qui se confond entièrement avec sa culpabilité. Il faut à la justice, face à une victime parfaitement victime, un coupable parfaitement coupable.
La victime n'a généralement besoin que d'être victime pour être parfaite.
Le coupable, lui, se présente rarement dans cet état de perfection. D'abord parce qu'un humain ne cesse de déborder les limites de son identité ; ensuite parce qu'un coupable s'éloigne de son acte et n'a guère intérêt à l'assumer.

La justice ne peut juger que dans la vérité. Pour établir cette vérité, elle n'a d'autre moyen que la preuve.
Chaque serviteur de la justice travaille à l'apparition de la vérité en menant une enquête qui doit fournir la preuve. Puisque toute victime suppose un coupable, l'existence d'une victime déclenche aussitôt ce processus, lequel ne s'arrête que par la confusion du coupable avec sa culpabilité.
Cette confusion rétablit l'ordre. Elle disculpe la société d'avoir contenu une culpabilité non identifiée.
A défaut de preuve la justice s'est contentée pendant longtemps de l'aveu.
L'aveu a perdu de sa valeur depuis que la psychologie a ravagé les certitudes.
On doute aujourd'hui de l'aveu ; on doute aussi des témoins parce que le regard ne voit pas forcément la chose réelle dans la chose vue ; on doute de la police parce qu'elle a un penchant naturel à fabriquer de la culpabilité.
Toutefois, on ne doute pas des juges parce qu'ils tiennent compte de tous les doutes dans l'établissement de la vérité.

En France, l'accusé est présumé innocent. La cérémonie du jugement a pour but de faire la preuve du contraire. Elle s'y emploie raisonnablement en supposant qu'il n'est pas raisonnable d'occuper sans raison le rôle d'accusé.
Ainsi le jeu est très rapidement clair d'un juge qui veut la vérité, toute la vérité et rien qu'elle, et d'un accusé, qui ne cherche qu'à échapper à son propre rôle.
Toute la dialectique consiste à ramener le fuyard dans sa peau. Il suffit que le président, son hermine et sa robe rouge, soient la preuve vivante de l'autorité de la justice, pour que les petites preuves de la défense se métamorphosent en monnaie trébuchante de la culpabilité.

En vérité, il y a preuve et preuve, tout comme il y a l'argent des pauvres et l'argent des riches, qui, sous un même vocable, ne sont pas de même nature.
Quelle importance puisque la simple existence de la justice est en soi, la preuve suffisante de son infaillibilité ?
Vous semblez perplexes, mes frères. Le doute s'est-il insinué en vous ?
Au moins pensez-vous, un plus un font deux. Est-ce bien sûr ? Est-ce que les sciences dites exactes ne sont pas elles aussi fluctuantes ?

Prenons un exemple simple. Construisons une maison et pour ce faire utilisons un outil que nous connaissons bien le fil à plomb. Voici donc deux murs bien parallèles. Parallèles, vraiment ?! Prolongez par l'imagination les droites ébauchées. Ne se rejoignent-elles pas au centre de la Terre ? Ça n'est pas vraiment la définition de deux droites parallèles. Mais, quelle importance puisque l'erreur connue est si faible qu'elle ne met pas en péril notre édifice.
Tous les jours nos sens nous trompent, ils ne nous sont d'aucun secours pour décrypter le monde qui nous entoure. La mathématique et la physique nous donnent-elles des certitudes ? Voire !

Examinons attentivement un exemple où nos sens sont pris en flagrant délit de mensonge.
Le Soleil tourne-t-il autour de la Terre ? Mais oui, bien sûr, sans aucun doute. Je le vois bien, tous les jours, tourner d'Est en Ouest, et mes yeux ne me trompent guère. D'ailleurs ce mouvement est régulier, prédictible et ma connaissance est donc tout ce qu'il y a de scientifique.
Nul paradoxe ici, même si une légère provocation... C'est que la confrontation du géocentrisme et de l'héliocentrisme, ne porte pas sur le mouvement relatif de la Terre et du Soleil, mais sur celui des autres planètes. Ce sont les mouvements erratiques de Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne sur la voûte céleste qui ont amené de telles complications dans le système géocentrique ptoléméen et que la révolution copernicienne a fini par éclater.

Cela est si vrai que les deux grands systèmes ne s'excluent pas forcément, comme l'a proposé Tycho-Brahé en un astucieux et irréfutable compromis. Il suffit de supposer que la Terre est bien fixe et le Soleil mobile autour d'elle, mais que les autres planètes se meuvent autour du Soleil et non de la Terre.
Aucune observation ne peut discriminer entre ce système et celui de Copernic.

Et pour cause : Le système de Tycho-Brahé n'est autre que le système de Copernic, observé du point de vue de la Terre, point de vue indubitablement légitime, et le seul dont nous ayons disposé pendant longtemps ! Tycho-Brahé annonçait ainsi la conception moderne, qui n'est que tout simplement acentrique. Autrement dit, pour le physicien moderne, tous les points de vue se valent, et la description des mouvements peut se faire de façon cohérente à partir d'un poste d'observation quelconque supposé fixe. Et c'est dans une description à la Tycho-Brahé modernisée et raffinée, que sont calculées les trajectoires des fusées spatiales, puisque c'est à partir de la Terre notre point fixe, que nous les lançons.
Ainsi n'est-il pas faux, en toute rigueur scientifique d'affirmer que le Soleil tourne autour de la Terre !
Cette relativité des affirmations nous amène à nous interroger sur la théorie du même nom et sur les essais d'unification des théories qui structurent notre vision de l'univers.
Y a-t-il des constantes, sont-elles universelles ?

Einstein affirme qu'une constante est absolue et que les autres doivent s'incliner devant elle : la vitesse de la lumière. Ce dogme incontournable nous oblige à bousculer quelques idées reçues et à remettre en cause notre expérience quotidienne alimentée par nos sens. En particulier que les dimensions d'un objet varient avec sa vitesse et que le temps ne s'écoule pas partout à la même vitesse.
Prenons l'exemple des trous noirs, objets suffisamment vulgarisés pour simplement rappeler que la masse effondrée de ces étoiles mortes attire tous les objets alentour et empêche même la lumière, de nature corpusculaire, de s'en échapper.

Or selon Einstein la vitesse de la lumière ne peut être inférieure à 300.000 Km par seconde, conclusion c'est le temps qui s'est arrêté par rapport à nous. Cela vous semble impossible et pourtant l'écoulement du temps dépend de la gravité. La précision des horloges atomiques au césium a permis d'en faire la démonstration. Entre deux horloges situées au rez-de-chaussée d'un immeuble et au cinquième étage, le temps ne s'écoule pas à la même vitesse, puisque le champ gravitationnel n'est pas le même. L'effet est très léger : il faut considérer la quinzième décimale. Mais si nous pouvions le mesurer à la surface d'une étoile à neutrons, l'effet serait d'un facteur deux. Autre exemple troublant : le modèle du Big Bang nous dit que l'Univers gonfle. Les galaxies nous fuient à une vitesse proportionnelle à leur distance. Il y a donc une distance où leur vitesse d'éloignement est celle de la lumière... La lueur ne peut donc pas nous parvenir. Sur cette sphère d'espace temps, le temps, notre temps plus exactement, s'arrête.

Quant à l'origine de l'univers, l'instant zéro du Big Bang dont on se rapproche sans cesse, il se peut qu'il n'y ait pas moyen de l'atteindre, car, dans ce point singulier qui a dû contenir toute la masse de l'univers, le temps non seulement est nul mais n'a jamais dû exister.
Retombons sur Terre, et calmons nous un peu, restons pratiques !
Il est des mystères insondables et qui le resteront. Car il n'y a pas de constantes physiques de l'Univers, il n'y a que des constantes universelles de la physique. Cela signifie que ce sont des constantes qui permettent de baliser notre rapport au monde. Ce ne sont pas des constantes de la nature.
Elles sont, certes, relatives à la réalité objective, mais elles interviennent dans des théories qui sont des élaborations humaines ayant donc un contenu subjectif. Et ce qui est vrai pour le macrocosme est encore plus vrai pour le microcosme, là en plus on est certain que l'observation modifie l'objet observé. Envoyer de la lumière ou tout autre agent physique d'investigation sur un objet minuscule le perturbe suffisamment, pour que nous ne puissions jamais le connaître, tel qu'il est réellement hors de notre observation. Il se peut que tout l'Univers danse la polka quand nous avons le dos tourné !

Il n'y a donc pas de vérité absolue, mais seulement relative, à un endroit donné, à un moment donné. Et cela n'a aucune importance puisque dans notre pratique quotidienne d'arpenteurs du monde chaque fois la même expérience produit le même résultat pour notre seul profit humain. Pour nous il n'y a pas d'autre point de vue qu'humain.

La tradition fait dire que la mer est cruelle. Elle se fiche pourtant tout à fait des marins qui naviguent sur elle. Tout l'Univers est indifférent.
Il n'y a que nous qui désirions lui donner un sens. Cela doit nous obliger à beaucoup de prudence et surtout beaucoup de modestie.
Voici le paradoxe : à limiter ainsi la portée de ses énoncés, à les assujettir à des contraignantes conditions de validité, la science n'en affaiblit pas sa vérité, au contraire. Lorsqu'une théorie a rencontré ses limites et qu'on la sait fausse, elle n'en est que plus vraie, dans son domaine de validité enfin circonscrit. Une théorie jusqu'ici toujours confirmée s'expose en permanence à buter sur l'imprévisible fait expérimental qui signalera enfin les limites encore inconnues de sa portée.

C'est justement parce que les vérités de la science sont limitées, conditionnelles et relatives, qu'elles peuvent nous offrir le rassurant sentiment de la certitude.
Encore faut-il vouloir en payer le prix. Il est certes admirable que l'esprit humain puisse s'imposer ce rétrécissement délibéré du champ de son questionnement. Il serait illusoire d'imaginer que cette dialectique tranquille puisse s'étendre aux interrogations éthiques, politiques, esthétiques de l'humanité. L'affirmation du vrai et du faux, mobiles et parfois interchangeables, ne peut qu'y être risquée. Et la science elle même pour contrôlée qu'y soit l'alternative en son sein, demeurant sous la dépendance de choix qui la dépassent ne sera jamais ni vraie ni fausse...
J'ai dit.


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