GLISRU Loge : Alexandrie - Orient de Paris Date : NC


L’Ecriture

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Je ne sais ni lire, ni écrire ! cette phrase trop souvent répétée reste toujours pour moi une énigme car comment entreprendre le chemin vers la Connaissance sans avoir à sa disposition l'outil indispensable de l'écriture, avec son corollaire, la lecture ?

Et l'Apprenti à qui on répète tenue après tenue cette phrase est ensuite incité à apprendre par cœur son catéchisme, dont on lui a donné le texte et qu'il aura à réciter au soir de son augmentation de salaire.

Car l'écriture semble bien évidemment un outil essentiel donné à l'homme dans sa recherche, outil qui n'apparaît toutefois pas dans la liste de ceux confiés tant à l'Apprenti, qu'au Compagnon ou qu'au Maître, et qui pourtant semble y avoir une place centrale.

En effet, l'homme, qu'il l'ait lui-même découverte ou qu'un Dieu la lui ait confiée à l'aube des temps comme plusieurs religions y prétendent, a eu besoin très vite d'un moyen de communiquer pérenne, au delà de la parole qui s'envole, et ce fut l'écriture.

Bien sûr l'apprentissage par cœur et la transmission orale font aussi partie de l'initiation, et par exemple il est à peu près certain que les RISHI, les Sages de l'Inde dite de l'époque Védique, c'est-à-dire entre – 5000 et – 1500 selon les historiens, se sont transmis les Vedas, de façon uniquement orale, pendant plus de 3000 ans, avant que d'enfin les écrire vers l'an 1000 avant notre ère.

Mais moi qui souhaite retrouver partout où c'est possible la trace de la Tradition initiale, il était évident qu'un jour ou l'autre je devais me retrouver face à ce vecteur indispensable de celle-ci, même si je pensais, intuitivement, que ce vecteur avait grandement participé à son altération, volontairement ou pas.

Si les scientifiques ou les ésotéristes se disputent pour connaître l'existence d'une langue initiale, celle du Paradis comme il a été écrit, dont, toutes les autres seraient les filles plus ou moins éloignées, filles qui du reste disparaissent rapidement en nombre, puisqu'aujourd'hui, d'après un linguiste du Collège de France, Claude HAGEGE, 25 langues meurent aujourd'hui par an sur notre planète, et sur les 5000 encore pratiquées la moitié auront disparu en 2100 pour n'en laisser subsister qu'une centaine et encore pas toutes réellement encore parlées et même si seules une centaine de langues encore pratiquées sont associées à une écriture, en revanche la possibilité d'une écriture initiale semble n'avoir jamais été envisagée.

Alors chaque culture qui a cru bon d'avoir une écriture a développé la sienne, soit basée sur des images ou des symboles représentant directement des idées ou des objets – c'est le chinois -, soit représentant de façon conventionnelle des syllabes c'est-à-dire des sons par l'association d'un ou plusieurs signes – c'est le sanskrit -, soit encore dans le système appelé alphabet qui créé des sons à partir de l'association, là aussi, de signes – c'est le cas du français -, soit encore en associant plusieurs des systèmes décrits avant – ce fut le cas des hiéroglyphes -.

Cette répartition est en fait trop sommaire pour refléter exactement la complexité inouïe des systèmes inventés, probablement ce qu'il y a de plus riche dans la création humaine.

Nos signes d'aujourd'hui ont connu leur époque mythique et légendaire avant de servir d'introduction à l'histoire : nos lettres sont intimement liées, le plus souvent à notre insu, aux graphies les plus anciennes. Comme nos visages ont un air de famille avec ceux de nos aïeux, les lettres sont aussi modelées à la ressemblance de leurs aînées ; leurs traits, leur physionomie résultent d'une longue transmission.

Avons-nous souvenance, par exemple, lorsque nous traçons la lettre a, d'évoquer par ce signe une tête de bœuf ? Lovée au sein de la petite "arrobase" - @ - de notre courrier électronique, elle fête allègrement ses cinq mille ans d'âge ?

Savons-nous que notre n fut jadis un petit serpent, tracé par des milliers de scribes attentifs et que nous ne faisons que repasser dans le même sillon ?

Acharnés à déchiffrer d'antiques graffitis que nous croyons étrangers à nous-mêmes, à en chercher inlassablement le sens, nous ne songeons pas à interroger ce qui vient simplement sous notre plume, ou plutôt sous nos doigts en tapant sur notre clavier.

Ces lettres que nous traçons quotidiennement sont le plus récent état d'une perpétuelle métamorphose. Nées depuis l'aube des temps, elles ont eu aussi au fil des siècles des compagnons d'essai maintenant disparus et elles ont accueilli en leur groupe des membres nouveaux.

Au cours des temps, mais aussi au gré des hommes qui, après avoir ébauché et façonné ce bel outil, ont continué de génération en génération de le pétrir et de le perfectionner sans répit pour faire coïncider le mieux possible formes et fonctions, habillant ou déshabillant consonnes et voyelles, les compactant dans des abréviations au risque de les rendre illisibles, les unissant par des ligatures, les affublant d'atours divers, leur faisant perdre ou gagner ces petites moustaches pendantes que sont les cédilles, les ornant de points, d'accents plus ou moins compliqués, les entourant enfin, pour leur venir en aide, de ces compagnons silencieux que sont les signes de renfort de l'écriture, virgules, traits d'union, parenthèses...

Et, ce faisant, un étrange corps à corps se livrait dès l'origine entre l'utilité de la lettre et sa beauté, entre lisibilité et esthétique, entre effort vers le visible et désir du secret.

L'écriture est bien originellement ce qui rend visible la pensée, figurant le sens ou peignant la parole. Pourtant la part accordée à la visibilité varie selon les traditions scripturaires.

Instrument d'enregistrement comptable, outil administratif au service du pouvoir, véhicule de la pensée mais aussi dépôt de la parole divine ou support d'un dialogue avec l'invisible, l'écriture note le prosaïque ou l'éphémère aussi bien que l'essentiel ou le sacré. Variant dans ses usages, l'écriture ne cesse de se diversifier dans ses graphies et de réinventer ses propres signes selon sa culture d'origine : les hiéroglyphes égyptiens diffèrent des caractères cunéiformes qui ne ressemblent pas aux lettres grecques et latines ni aux signes runiques

Voici donc un peu plus de 5 000 ans se produisait au bord des fleuves de Mésopotamie un événement majeur pour l'histoire du monde : des hommes écrivaient, même s'il a été trouvé très récemment en Syrie, à Jerl el Ahmar, des tablettes datées de 9000 avant notre ère, faisant apparaître un système de signes, mais les savants ne considèrent pas ces signes comme véritablement une écriture, au sens où nous l'entendons.

Premiers, donc, dont on ait conservé des documents écrits, les Sumériens étaient sans doute loin de soupçonner que l'invention de leur nouvelle technique allait engager l'humanité dans une aventure qui, au regard des 60 000 ans écoulés depuis l'origine probable du langage, ne fait sans doute que commencer : l'aventure des écritures.

Chaque culture qui en a l'usage en réinvente régulièrement les graphies, se les réapproprie selon ses mythes et ses langues, mais partout, chez les Égyptiens, les Mayas, les Phéniciens, les Aztèques, comme chez les Africains ou les peuples de la Chine et de l'Inde, l'écriture naît du besoin de fixer des messages et de consigner faits et pensées de façon durable.

Elle fonde l'ordre social et politique, garantit le pouvoir de quelques-uns.

Les premiers systèmes d'écriture s'attachent à dessiner le monde, ils construisent le sens à partir de signes symboliques, pictogrammes et idéogrammes. D'autres systèmes, souvent plus tardifs, notant lettres ou syllabes, se préoccupent de fixer les sons du discours : ils dessinent la parole. Plus ou moins idéographique, plus ou moins phonétique, tout système d'écriture représente cependant une alliance singulière entre l'image et la parole.

Mais par quelle mystérieuse alchimie la masse opaque d'un texte prend-elle forme de sens ?

Captée par les mots de la langue, la pensée « en vrac » se construit et se solidifie en phrases que l'écriture fixe en alignant des milliers de signes dans un ordre nécessaire au sens ; il lui faut encore, pour éviter les ambiguïtés, isoler les mots les uns des autres, ponctuer les phrases, inventer des paragraphes, sculpter le texte.

D'abord au service de la « musique » du texte, les signes de ponctuation progressivement enrichis et complexifiés ont pour rôle de distribuer le sens du texte, d'y découper des chemins de lecture.

Discrets, ils travaillent cependant dans la visibilité de l'écriture et sculptent la silhouette des mots. Muets, ils redonnent aux mots leur souffle perdu, à la parole ses gestes et sa respiration. Abolis, ils rendent l'écriture à sa magie combinatoire, offrant le texte comme une réserve énigmatique de myriades de sens possibles, à choisir poétiquement, à deviner...

Et puis dans l'écriture il y a la ponctuation !

Tout commence par le point

L'Antiquité utilisait une écriture continue (la scriptio continua) et la lecture était faite à voix haute. Dans les inscription latines, on commence par mettre un point (punctum) entre chaque mot, d'où l'étymologie du « ponctuation ». Au Ier siècle avant notre ère, Aristophane de Byzance utilise la première ponctuation précise: le point parfait au-dessus de la ligne, le point moyen au milieu, le sous-point sous la ligne. On sépare les mots comme on organise la société. Le point scande.

Le premier rôle et le plus ancien de la ponctuation est d'aider à la diction d'un texte et au chant : elle donne la « musique », l'écriture fonctionnant alors avant tout comme base d'oralisation. Puis, mise par l'auteur lui-même, elle permet aussi une bonne interprétation du sens de son texte.

Aristote refusait, dit-on, de ponctuer Héraclite de peur de faire des contresens.

Saint Jérôme et plus tard les Bénédictins exercèrent une grande influence sur la mise en place des signes de ponctuation. De « l'homme scribal » médiéval à « l'homme typographique » de la Renaissance, les signes de renforts de l'écriture, d'abord légers, se compliquent au fur et à mesure que l'obligation se fait sentir d'adapter le système alphabétique hérité de Rome, vieux de plusieurs siècles, aux diverses langues romanes et à leurs systèmes phonétiques.

L'apparition de la lecture silencieuse contribue à doter l'alphabet de dispositifs de plus en plus complexes dont la ponctuation fait partie.

Lors de l'apparition de l'imprimerie, typographes et humanistes jouent un rôle majeur dans l'utilisation de ces signes muets, les modulant et les adaptant : parmi eux, en France, Robert Estienne, Geoffroy Tory, Garamond, Louis Maigret, Péletier du Mans.

C'est au 18ème siècle que se met véritablement en place la ponctuation moderne.

Dans l'article « Ponctuation » de L'Encyclopédie, Beauzée dénote trois exigences : respirer, distribuer le sens, distinguer les degrés de subordination. Les manuels du XIXe siècle mettent en forme ce que l'on connaît actuellement

Dans l'écriture comme dans la parole, c'est la combinaison de plusieurs éléments qui construit un sens, et aussi du sens au-delà des mots. La lisibilité ne dépend pas seulement de la clarté du tracé ou de la graphie mais aussi de l'agencement des signes les uns par rapport aux autres et du cadre dans lequel ils ont été plantés.

En Chine, il n'existe pas, fondamentalement, de ponctuation : la lisibilité est confiée à une mise en ligne qui peut changer de sens, à une disposition en damier des caractères sur la surface à écrire séparés par des espaces. Plusieurs lectures d'un même texte sont parfois possibles et les poètes jouent avec bonheur de cette liberté.

En Inde, il existe des écritures sans espace entre les mots.

L'écriture arabe, quant à elle, a connu une évolution comparable à celle de l'alphabet dit latin : apparition de points où la couleur joue un grand rôle, de rosettes, de signes dans les marges. L'origine de la virgule est à rechercher dans la lettre arabe vav, petite boule avec un crochet qui est aussi la conjonction et ,empruntée par les typographes italiens de la Renaissance, de phonique en arabe, elle devient muette dans l'alphabet latin.

L 'alphabet arabe utilise désormais la virgule mais, pour ne pas être confondue avec le vav, elle s'écrit avec le crochet vers le haut.

Mais faisons maintenant d'abord un peu d'histoire :

Les premières traces reconnues d'écriture sont, on l'a vu, datées d'environ 3300 ans avant notre ère et sont des tablettes de terre cuite sumériennes, trouvées à Uruk, en Mésopotamie, et qui sont de caractère pictographique, c'est à dire représentant directement l'objet, avec des combinaisons pouvant exprimer des idées, d'où le nom d'idéogrammes.

On a ensuite trouvé des hiéroglyphes égyptiens datés de 3200 ans avant notre ère. Le mot hiéroglyphe vient du grec HIEROS – sacré – et GLUPHEIN – graver. Ce sont la une combinaison de pictogrammes – des dessins stylisés représentant des objets ou des êtres -, de phonogrammes – représentant des sons – et de déterminatifs – indiquant dans quelle catégorie de chose ou d'être on est -.

En 2800 avant notre ère l'écriture fait un pas considérable en se transformant, en Mésopotamie toujours, en écriture cunéiforme, première écriture connue exprimant des sons ce qui ouvre la voie à un développement sans limite de cette technique.

C'est avec cette écriture qu'a été rédigée L'EPOPEE de GILGAMESH, probablement le plus ou tout au moins l'un des plus anciens textes initiatiques.

On a aussi retrouvé des traces d'écriture datées de 2000 ans avant notre ère chez les civilisations précolombiennes d'Amérique, plus précisément chez les Olmèques, ce qui montre que les hommes, partout sur la surface du globe, ont reçu – ou inventé – à peu près en même temps cette outil indispensable à la fois à la vie sociale dans les sociétés urbaines qui se créaient mais aussi à la transmission de la Tradition en rédigeant en priorité l'histoire des mythes fondateurs de chacun de ses peuples.

En Inde aussi, dans la vallée de l'Indus, on a retrouvé des sceaux, vieux de 4 à 6000 ans, avec une écriture encore à ce jour indéchiffrée.

Toutes les écritures venues de la nuit des temps ont évolué obligatoirement vers la représentation de concepts abstraits, notamment parce qu'il fallait bien traduire ce que l'initiation avait à transmettre, c'est-à-dire pour moi la présentation des mythes fondateurs et l'explication de l'eschatologie. Les hiéroglyphes ont toutefois probablement été les premiers à intégrer ces abstractions.

A noter que l'écriture chinoise présente un cas relativement atypique. Née vers 2000 ans avant notre ère, codifiée quelques 500 ans après, elle n'a pour ainsi dire pas changé depuis le début de notre ère. La légende veut qu'elle ait été engendrée par 3 Empereurs, dont Huang-Che, 2600 ans avant notre ère, qui l'aurait découverte en étudiant les corps célestes et les objets présents dans la nature.

L'étape suivante dans l'évolution des écritures fut la naissance de l'alphabet. On pense que ce sont les Phéniciens qui les premiers mirent au point cette étape décisive pour l'écriture.

Les lettres de cet alphabet sont probablement dérivées du cunéiforme et du démotique, la forme populaire de l'écriture égyptienne.

Cet alphabet ne comporte que des consonnes

C'est vers le 8ème siècle avant notre ère qu'apparaissent les alphabet araméen et hébreu, qui, comme beaucoup plus tard l'arabe, dérivent tous du phénicien.

L'alphabet grec est arrivé lui aussi vers cette même époque, soit le 8ème siècle avant notre ère, empruntant certaines de ses lettres, la aussi, à l'alphabet phénicien. L'alphabet grec comporte des voyelles.

On connaît évidemment toute la riche littérature grecque – poésie, théâtre, récits, histoire et philosophie – et on peut se demander dans quel monde nous serions si nous n'avions pas eu cette transmission, grâce à l'écriture.

C'est de l'écriture grecque, par les Etrusques, que naquit l'écriture romaine.

Vers le 2ème siècle de notre ère, et là nous ne parlons que de l'Occident, l'écriture romaine s'est transformée en ce qui a été appelée nouvelle écriture commune ou onciale , pratiquée jusqu'en vers l'an 1000. En France la minuscule caroline devient l'écriture la plus pratiquée vers l'an 800, se transformant vers l'an 1000 en gothique.

C'est aux tous débuts de la Renaissance que la caroline est à nouveau utilisée puis transformée petit à petit pour devenir la forme d'écriture que nous connaissons aujourd'hui.

Ailleurs dans le monde, un siècle avant notre ère se fige plus ou moins ce qui va devenir l'écriture copte, du 2ème siècle de notre ère on retrouve aujourd'hui des stèles écrites en écriture maya en Amérique, la révélation coranique fait se codifier l'écriture arabe, on l'a vu plus haut, probablement dérivée du phénicien, en l'an 700 le Japon adopte et adapte l'écriture chinoise, en l'an 800 les Perses abandonnent leur écriture pehlevi pour adopter l'écriture arabe, comme le feront les Turcs 200 ans plus tard, pour, du reste, changer encore d'écriture au 20ème siècle après la prise de pouvoir par Atatürk qui impose l'écriture latine.

Je vous laisse du reste imaginer ce que peut être un tel changement d'écriture !

L'écriture cyrillique, adaptée du grec, employée par la majorité des peuples slaves ( russes, ukrainiens, bulgares, macédoniens, serbes, monténégrins ) est née en l'an 800, année ou plutôt période qui, quand on regarde ce qui s'est passé au niveau des écritures semble avoir été d'une richesse exceptionnelle.

Enfin, pour finir ce tour du monde et ce rapide historique, en Inde le sanscrit semble lui aussi avoir été écrit par une écriture – le devanagari - dérivée du phénicien. Les principales écritures sont syllabiques.

Le devanagari , l'écriture du sanscrit, veut dire l'écriture des Dieux.

Il faut voir qu'en Inde l'écriture s'inscrit dans un contexte religieux où la Parole est très fortement valorisée, privilégiant surtout la transmission orale, et où l'écriture est un moyen d'expression inférieur, voire impur. Le texte appris de la bouche d'un Maître et oralement interprété a beaucoup plus de poids que le mot écrit.

Bien entendu il faut aussi signaler que les différentes écritures se lisent dans des sens différents, certaines cumulant diverses directions comme les hiéroglyphes, pouvant se lire de gauche à droite comme de droite à gauche, ou même de haut en bas, ou le chinois, qui dans sa forme courante se lit de gauche à droite, mais dans sa forme poétique se lit de haut en bas et de droite à gauche.

A la fin de ce survol rapide de l'écriture, de son origine et de son histoire il me restait à examiner plus particulièrement quelques une des écritures qui semblent avoir marqué plus en profondeur notre filiation comme les hiéroglyphes égyptiens et l'hébreu.

Je pouvais vous raconter, notament comment l'écriture égyptienne - Medouneter « les paroles divines » , c'est ainsi que les Égyptiens nommaient leur écriture, que les Grecs désignèrent sous le nom de hierogluphikos (littéralement, on l'a vu plus haut « gravures sacrées »), avait été confiée, disait la légende, à Thot par Rê, le Roi des Dieux.

La légende raconte, en effet, que, blasé et las des hommes, le Roi des Dieux – Rê – avait quitté l'Egypte et confié à Thot la tâche d'enseigner aux hommes les "paroles sacrées". " Ecoutez-moi tous, je suis à ma place dans le ciel, autant que tu le peux, je veux que ma lumière brille dans l'autre monde... Et toi, tu seras mon scribe ici, tu maintiendras la justice parmi les gens de ce monde. Tu prendras ma place, tu seras mon substitut. Ainsi, tu seras appelé Thot, le substitut de Rê."

C'est ainsi que sur les ordres de Rê, les hommes avaient alors reçu de Thot les hiéroglyphes, qui devaient leur permettre l'appropriation de toute sagesse.

Thot règnait sur les arts de l'écriture, de l'arpentage, de la médecine, de la mathématique, de l'astronomie. Patron des scribes, on le trouvait représenté sous l'apparence d'un homme à tête d'ibis ou de babouin.

Il était chargé de vérifier la justesse de la balance du tribunal d'Osiris, lors de la pesée des âmes. Il était aidé par son épouse Seshat, la maîtresse des livres, qui gèrait les archives, rédigeait les chroniques des rois, inscrivait leurs noms et leurs exploit sur les feuilles de l'arbre de la vie du Temple d'Héliopolis.

Décrit dans ce que nous appelons "LE LIVRE DES MORTS" comme " le Scribe parfait aux mains pures", Thot était plus qu'un Dieu créateur, il était le Verbe même du Dieu créateur.

"Je donne le souffle à celui qui demeure dans le monde caché grâce aux paroles magiques qui sortent de ma bouche, afin qu'Osiris triomphe de ses adversaires."

Le babouin et l'ibis étaient les deux visages du dieu Thot.

Le babouin accueillait le lever du jour de ses cris, c'est pourquoi les Egyptiens l'associaient au culte solaire. Il en venait ainsi à incarner ceux qui honoraient les lumières de la Connaissance. La statuaire le représentait toujours assis ou accroupi, le sexe dressé.

L'ibis fouillait le sol de son long bec pour se nourrir. Appelé "calao" chez les Sénoufo de Côte d'Ivoire, il était représenté dans la sculpture par un oiseau enceint des signes d'écriture. Le bec, assimilé au pénis ou au calame, pénètre le ventre volumineux au milieu duquel est peint un sexe féminin.

La recherche de nourriture et l'extrémité de son long bec dans le limon suggèraient le mouvement du calame lors de l'acte d'écriture.

La fécondation de la pensée par l'écriture était comparée à la procréationhumaine ou animale.

Singe de roches et oiseau des marais fouillaient tous deux dans le sol, l'un du bout des doigts, l'autre du bec, y laissant des traces et évoquant le geste d'écrire.

Mais comme je l'ai dit plus haut, et comme vous m'avez souvent entendu le répeter, je recherche inlassablement ce qui nous vient de la Tradition initiale, le lointain écho de ce qui fut confié aux hommes à l'aube des temps.

Or l'écriture que je je citais en préambule à cette réflexion comme un outil essentiel de la Connaissance n'est elle pas en fait autre chose ?

Et c'est à ce moment que m'est revenue une citation que j'avais lue il y a quelque temps dans un ouvrage relatif à la Tradition Shivaïte, tradition qui reste à ce jour, pour moi, la plus authentique, la plus proche des origines.

Or dans ce texte il était dit :

" l'écriture, telle que nous la connaissons, est un phénomène urbain, typique de l'ère du Kali Yuga, ce que l'on appelle l'âge de fer dans la Tradition hindoue et qui correspond à la 4ème et dernière des 4 périodes d'un Manvatara, le cycle de la durée d'une espèce humaine, ou un jour de Brahma. Or la fixation des enseignements de prophètes dans des livres considérés comme sacrés paralyse l'esprit de recherche, fixe de prétendues vérités établies et tend à opposer une croyance aveugle à la recherche de la connaissance. La nature du savoir est d'évoluer. Comme les autres aspects de l'être humain, il connaît des périodes de progrès et de déclin. L'enseignement des RISHI est une chose vivante qui permet à l'espèce de réaliser son rôle aux divers stages de son évolution. Il ne peut être transmis que par l'initiation à travers des individus qualifiés. La fixation dans les écritures des visions, des perceptions des Voyants qui représentent les formes de savoir nécessaires à un certain moment l'évolution de l'espèce, qu'il s'agisse de notions cosmologiques, scientifiques, religieuses ou morales présente de graves risques. Le Livre sacré, valable pour tous les temps, est une fiction.

L'écriture a permis de substituer aux enseignements des Voyants les conceptions de réformateurs religieux ou sociaux, présentés comme des prophètes inspirés, qui ont donné naissance aux religions du livre qui caractérisent le Kali Yuga.

La superstition de l'écrit est un obstacle au développement de la connaissance dans le domaine du savoir scientifique ou religieux. Les religions du livre ont été l'un des instruments les plus efficaces de la décadence des hommes au cours du Kali Yuga et ont été utilisées par des oligarchies urbaines, religieuses ou laïques comme instruments de domination.

Prendre les textes appelés VEDA, BIBLE ou CORAN pour une expression de la réalité ou de la volonté divine est puéril et dangereux. "

Alors cette écriture, cet outil incomparable de la communication, ne doit elle pas être seulement et exclusivement employée dans des utilisations profanes, à l'exclusion de tout ce qui est spirituel et qui ne doit être conservé qu'à travers le Verbe, la Parole ?

L'écriture n'est elle pas le piège du figement, de la sclérose ? mais en même temps comment étudier sans aller chercher ce que ceux qui nous ont précédé ont écrit ?

En fait à l'origine l'homme en contact direct avec son Créateur n'avait besoin ni du langage ni de l'écriture, ce qui élimine toute recherche sur une possible langue unique primordiale.

Ensuite, au fur et à mesure que le temps le faisait s'éloigner du Créateur; est apparue la nécessité du langage pour communiquer entre les hommes .

Et ce fut le mythe de la Tour de Babel avec sa confusion.

Puis le langage ne suffit plus car il s'appuyait sur la mémoire.

N'oublions pas que la mémoire était considérée comme une des dimensions essentielles de la Tradition et que c'était un exercice que l'on pratiquait dans beaucoup de civilisations anciennes.

Pendant plus de 2000 ans, au minimum car certains disent plus de 4000 ans, les Védas, les textes sacrés de l'Inde révélés au RSI, furent transmis, dans l'intégralité des 1017 hymnes ( le Rg-Veda, un des 4 livres des Védas, à lui seul, en traduction anglaise, représente plus de 20000 vers.

Et puis cet exercice a lui aussi dépéri, et il a fallu trouver un moyen de fixer ce qui restait de la mémoire et on inventa l'écriture.

Mais qui garantit que l'écriture transmet fidèlement ce qui a été dit ? mais qui garantissait que la mémoire transmettait fidèlement la Connaissance initiale ?

C'est justement notre mission de tenter de retrouver dans les textes écrits cette mémoire passée, de sortir le diamant de sa gangue, les mots de la Vérité.

Alors à la fin de cette trop courte réflexion je voudrais dire combien celle-ci m'a fait rêver.

En effet, quelle richesse de création, de poésie, a pu faire jaillir le besoin de tracer sur un support quelconque : pierre, tablette d'argile, papyrus, papier, etc…les mots que les hommes ont d'abord prononcés et qu'ils voulaient ensuite transmettre.

L'écriture, au-delà du besoin immédiat de communiquer pour les affaires de la cité est surtout le désir irrépressible de laisser une trace pour les générations futures.

Les hommes ont voulu faire part de leurs angoisses, de leurs utopies, de leurs projets à ceux qui allaient leur succéder en espérant qu'ils trouveraient les réponses qu'eux-mêmes n'avaient pas trouvées.

Mais ils voulaient aussi se hâter, tout au moins dans les premiers temps car aujourd'hui, à part nous, cherchants de l'absolu, qui s'interroge encore sur ce sujet pourtant essentiel ? se hâter donc de fixer dans les signes une mémoire qui s'estompait de jour en jour, la mémoire du premier instant, de celui où tout est apparu alors qu'avant il n'y avait rien.

C'est cela le chemin initiatique.

Cette modeste étude pourra t'elle servir à quelquechose sur ce chemin?

J'ai dit


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