Obédience : NC Loge : NC 02/2007


Tradition et modernité dans la Franc-maçonnerie

1. Préliminaire

A peine m'étais-je décidé à confier enfin mes doutes au papier que je me demandais comment j'allais bien pouvoir introduire le sujet. J'avoue m'être laissé bercer par une douce euphorie en imaginant qu'un signe extérieur viendrait alimenter mon imagination.

Aussitôt pensé, aussitôt réalisé. Revenant d'un repas bien arrosé, je me suis trouvé plein d'énergie à dépenser et mes pas m'ont conduit à ma librairie préférée où je mets la main sur une nouvelle publication d'André Comte-Sponville (référence 1). Un ami m'avait offert il y a beaucoup d'années un de ses écrits qui doit actuellement traîner quelque par dans une de mes armoires. Celui que je me suis offert a pour titre « L'esprit de l'athéisme » et en le voyant sur le présentoir, je n'ai pas résisté. Quel lien avec le sujet qui nous occupe, direz-vous ? La réponse est facile sans être pour cela évidente. La Tradition maçonnique se nourrit de spiritualité et il semble difficile de nourrir la spiritualité sans dieu à portée de main. André Comte-Sponville promet ou, à tout le moins propose, une spiritualité sans Dieu.

Dès l'avant-propos, j'en suis tout retourné. « Retour de la spiritualité ? Ce ne serait pas un problème. Mais le dogmatisme revient avec, trop souvent, et l'obscurantisme, et l'intégrisme, et le fanatisme parfois. On aurait tort de leur abandonner le terrain. Le combat pour les lumières continue, il a rarement été aussi urgent, et c'est un combat pour la liberté ». (Fin de citation). Je ne vais pas dès l'introduction vous citer tout ce qu'il a écrit mais il est vraisemblable que je puiserai dans ses idées car elles me paraissent avoir quelque pertinence avec le sujet dont j'aimerais vous entretenir. Je pourrais à la rigueur critiquer l'idée de combat mais, en restant profondément pacifiste, je me suis fait la réflexion qu'il est parfois nécessaire de rudoyer l'adversaire. Il n'est cependant pas nécessaire de le tuer. Mais il apparaît que l'homme semble être le seul dans les espèces animales à être un loup envers lui-même. Acceptons donc qu'il y ait un combat modéré si tant est que ces deux mots puissent être accolés à la même idée.

Des conversations que j'ai eues avec mes Frères ou Sœurs, ou encore celles avec mes amis ou connaissances, lorsque la Franc-maçonnerie en devenait le sujet principal, toutes les nuances de l'intonation étaient présentes, et c'est normal. Avec un public néophyte ou tout simplement intéressé, la discussion ou l'échange devenait souvent un peu plus difficile. Je me suis attaché à essayer de comprendre le pourquoi de cette situation qui m'a toujours parue anormale. En fait le problème m'a semblé assez simple quoique, au second regard, il soit assez ardu à résoudre. Envisager le problème lui-même relève d'une certaine ouverture d'esprit : pourquoi a-t-on du mal à aborder la Franc-maçonnerie ouvertement ? Je ne ferai certainement pas un scoop si je prétends que l'éducation y est pour quelque chose.

Lorsqu'il est question de tradition dans une quelconque discussion, il en est comme en philosophie. En la recopiant, je ferai mienne cette citation extraite du premier chapitre de « Introduction à la philosophie » de Karl Jaspers (référence 11, page 10) : « Dans le domaine philosophique, presque chacun s'estime compétent. En science, on reconnaît que l'étude, l'entraînement, la méthode sont des conditions nécessaires à la compréhension ; en philosophie, au contraire, on a la prétention de s'y connaître et de pouvoir participer au débat sans autre préparation. On appartient à la condition humaine, on a son destin propre, une expérience à soi, cela suffit, pense-t-on ». Remplacez dans les mêmes phrases « philosophie » par « Franc-maçonnerie » et refaites-vous une lecture. Dans un autre registre, cette phrase qui, dans un contexte séculier a tout son sens, est aussi symptomatique d'une manière de concevoir la Tradition qui s'écarte de la fondation même de la Tradition. Je cite : « Mon très cher Ami, que ce soit dans le profane ou le sacré, quand les us et coutumes perdurent, elles finissent par s’intégrer d’abord aux règlements intérieurs puis à la Règle ». Mais j'anticipe sur le chapitre suivant. Pourtant, l'une comme l'autre de ces deux propositions peuvent avoir une réelle raison d'être. C'est sans doute, dans mon esprit, leur application sans retenue à la Maçonnerie qui en ont fait ce que cette dernière est aujourd'hui. De Traditionnelle, la Franc-maçonnerie est devenue civile en ce 21ème siècle et sans doute même un peu plus tôt. Il est assez difficile d'y voir là un mal en cette époque ou siècle dit de la communication. Faut-il pour autant y voir un bien ?

Il me semble que c'est André Malraux qui a écrit quelque part que ce « 21ème siècle serait religieux ou ne serait pas ». Avec André Comte-Sponville nous pourrions préciser que « Le 21ème siècle sera spirituel et laïque ou ne sera pas ». Quelle est ou doit être la place de la
Tradition dans ce contexte ? La Tradition a-t-elle une raison d'être ? Il est un fait que depuis la moitié du 20ème siècle notre société occidentale a vu fleurir nombre de nouvelles églises ou groupements religieux de toute sorte. Dans cet ensemble, certaines ont été connues parce que le développement des média modernes nous en a informés alors qu'elles existaient auparavant. Beaucoup ont été qualifiés de sectes tant par les pouvoirs publics que par des organisations laïques ou religieuses et c'est sans doute vrai. Mais il est vrai que cette liste n'a été développée que parce que l'information circule de plus en plus et sous des formes variées. Sans doute aussi parce que l'information est de plus en plus accessible, probablement parce que ceux qui y ont accès sont de plus en plus instruits sans vouloir qualifier cette instruction en aucune manière: c'est un autre débat. Le problème n'est pas tant qu'elles soient effectivement des sectes mais qu'elles aient pu naître. Quel est le mal dont souffre notre société actuelle pour que les sectes puissent ainsi répondre à une demande ? En essayant d'évaluer aussi objectivement que possible les désirs des personnes qui ont un jour décidé de tout abandonner pour aller vivre dans un endroit séparé du monde, je me suis fait une réflexion toute naïve : manquons-nous à ce point de Traditions sur lesquelles nous appuyer ? En transposant le problème dans le monde maçonnique j'ai été assez horrifié de constater que le problème semblait, à la base, le même : abandon, ignorance ou méconnaissance de la Tradition.

Pourquoi en arrivons-nous à devoir séparer les concepts Franc-maçonnerie et Tradition alors que, depuis bien longtemps, ils sont intimement liés ? Il ne manque pas d'auteurs connus ou moins connus pour l'affirmer. Parce que cette tendance à faire fi d'une Tradition séculaire tend à s'accentuer que je me suis donné comme but d'expliciter autant que faire se peut les relations que les Maçons et profanes désireux de le devenir entretiennent avec cette Tradition.

2. Remarque Liminaire

Il ne manque jamais dans toutes les périodes que traverse l'humanité, de se trouver l'un ou l'autre personnage pour affirmer que tel aspect de la vie sociale se trouve à un tournant qualifié d'historique. Il est d'autres personnages qui, sans trop se poser de questions, la font l'histoire et sans faire trop d'histoires semble-t-il. D'autres enfin, se penchent sur les temps passés pour affirmer ou prouver qu'à tel moment précis, un virage essentiel a été pris par les hommes de l'époque. Si nous nous situons bien dans cette troisième catégorie, il n'est pas dans mes intentions de prouver quoi que ce soit. Il ne s'agit ici que d'un commentaire libre, sur une situation actuelle, portant sur la Franc-maçonnerie.

Société discrète, la Franc-maçonnerie attire bien des curieux. Si certains finissent par y entrer, d'autres plus curieux qu'intéressés, ne se décident pas à franchir son seuil malgré une attraction certaine. C'est à tous ceux ou celles qui, curieux de ce que cette institution propose, et désirent en apprendre plus, que ce texte s'adresse ainsi qu'à tous ceux ou celles, profanes ou initiés, qui comme l'auteur, doutent toujours.

C'est dans cet état d'esprit que j'ai entrepris la rédaction de ce modeste essai. Il m'a paru essentiel de transmettre aux profanes à la Franc-maçonnerie un canevas compréhensible destiné à leur fournir un appui à leur propre réflexion. Si le travail des loges doit rester dans les loges, il est nécessaire que son résultat soit transmis au monde profane sans quoi le but général de la Franc-maçonnerie serait raté. Une société repliée sur elle-même est une perte calamiteuse d'énergie. Une Franc-maçonnerie dans la rue l'est tout autant.

3. Avant-propos

Dans ce texte dont l'objet principal est la Franc-maçonnerie, le lecteur doit être averti que tout ce qui suit ne peut engager en aucune manière des francs-maçons, des Loges ou des Obédiences, pas plus que la Franc-maçonnerie en tant qu'institution. L'auteur est seul responsable de ses propos. Malgré, ou en dépit du fait que la Franc-maçonnerie est une société discrète, bon nombre d'informations la concernant sont aujourd'hui à la disposition de n'importe quel lecteur et sous bon nombre de média. Cependant, de par la nature même de la Franc-maçonnerie il est douteux que tous ces textes publiés puissent être bien compris des lecteurs non maçons. Sans douter que le lecteur possède une dose certaine d'intelligence, le fait d'être arrivé ici dénote déjà qu'il n'en est pas privé. Il manque cependant au lecteur non initié les « clefs de décodage » du fonctionnement de la Franc-maçonnerie que son intelligence seule ne saurait qu'imparfaitement lui donner. Nous ne ferons donc aucune allusion aux textes « internes » (entendez rituels) de l'Ordre maçonnique mais nous userons et abuserons de tous les textes, fondateurs et historiques pour la plupart, dont la portée est accessible sans autre formation que celle dont dispose le lecteur.

A cause de cette position, il ne sera pas fait mention des rites ou rituels utilisés par les Loges et les Obédiences. Hormis les prises de décision des personnes ou des structures concernant ces dernières, qu'elles soient Loges ou Obédiences, ce sont en effet les textes des règlements et rituels qui sont adaptés le plus souvent. Tandis que l'histoire et avatars d'une Obédience maçonnique et de ses règlements font partie maintenant du domaine public, les rituels, eux, sont d'une utilisation sujette à l'interprétation. Comme le but de ce texte n'est pas de soulever des querelles d'initiés, nous éviterons tant que faire se peut de commenter les textes des rituels maçonniques.

Il ne faut pas non plus perdre de vue que, tout le long de ce commentaire, ce n'est que la vision de l'auteur qui est exposée: il ne s'agit pas d'un raisonnement scientifique mais le simple exposé totalement subjectif d'une situation donnée. Mais même si le but n'est pas une démonstration, la raison n'en sera pas absente. Exposé subjectif car touchant à l'ésotérisme sans approfondir ce dernier et par conséquent, critiquable. Dans le cours ce de modeste essai, il sera fait appel à la logique dont tout être humain est censé être équipé peu ou prou. Quoique le sujet maçonnique fasse appel à une logique qui lui est propre, entendez la logique symbolique, cette logique n'est pas sans avoir de liens avec la logique qualifiée de formelle car à la base de nos raisonnements. Il nous sera nécessaire pour arriver à nos fins de faire appel tant à l'une comme à l'autre. Le contexte donnera facilement le chemin logique à parcourir. Il faut noter cependant que la logique, quelle que soit sa forme, ne nous sera pas utile pour conclure une quelconque démonstration. Il ne s'agit certainement pas pour moi de parvenir à vous prouver par un raisonnement scientifique ou mathématique la véracité de mes propos. Mais seulement, pour vous chers lecteurs, de parvenir à me suivre dans les méandres de ma pensée. Non dans le but de vous inculquer un quelconque savoir ou vérité mais de vous fournir les prémisses qui alimenteront votre propre réflexion sur le sujet.

Enfin, pour rendre la lecture intelligible, j'utiliserai les pronoms « je » et « nous » dans des contextes tout à fait précis quand il s'agira de mon opinion personnelle pour le « je » et le « nous » quand j'inclurai le lecteur dans le cheminement.

4. La Définition

Il est traditionnel en littérature d'essai d'introduire le sujet par une définition ou une série de définitions destinées à ne pas perdre les lecteurs en cours de route. Je n'y dérogerai donc point. En ce qui nous concerne dans l'immédiat, vous vous en doutez, c'est la Tradition qui en fera les frais.

La première des questions auxquelles il faudra répondre est: qu'entendons-nous par Tradition ? Et les ennuis commencent parce, pour y répondre, il va falloir remonter dans l'histoire de l'humanité. En effet, la tradition selon les définitions données plus bas, étant un élément culturel par essence, il est illusoire de vouloir en démontrer l'existence à telle ou telle période. Les preuves, si tant est qu'il en existe, font l'objet de batailles rangées entre spécialistes de ces questions. Alors, dans ce contexte nous ne pouvons faire que pâle figure. Nous allons cependant tenter de dégager les idées maîtresses qui pourraient sous-tendre notre tradition et laisser les querelles de spécialistes à ces mêmes spécialistes.

Mais à peine la première question posée, les deux suivantes devront recevoir leur réponse : la tradition, et plus précisément la tradition maçonnique, existe-t-elle ? Enfin la dernière : la Tradition est-elle nécessaire ? La réponse à la première question, tenant plus de définition, sera abordée dans ce chapitre. Les deux autres, bien plus importantes, feront l'objet de tout le reste de ce texte.

Revenons à notre tradition et essayons de nous trouver une définition assez générale. La particulariser à la Franc-maçonnerie ne devrait pas être alors trop difficile. Avec internet sous la main, Wikipédia (http://fr.wikipedia.org/wiki/Tradition) nous dit que la « Tradition désigne la transmission continue d'un contenu culturel à travers l'histoire depuis un événement fondateur ou un passé immémorial ». Contenu culturel donc, transmis et par là transmissible. Toutes les définitions que j'ai eu l'occasion de lire semblent aller dans le même sens. Gardons-en deux notions importantes : culture et transmission. La première sera traitée plus loin, quant à la transmission, il me semble que sans véhicule du contenu culturel, il n'y a pas grand chose qui risque de passer à la postérité. Nous verrons plus loin aussi la nature possible du véhicule transmetteur. Dans la version anglaise de Wikipedia (http://en.wikipedia.org/wiki/Tradition) nous lisons. « Although traditions are often presumed to be ancient, unalterable, and deeply important, they are often much less « natural » than is often presumed » (trad. : Quoique les traditions sont souvent présumées anciennes, inaltérables et profondément importantes, elles sont souvent moins naturelles qu'il n'y paraît). Nous trouvons là une référence plus appuyée sur l'importance que les mythes, fussent-ils ou non fondateurs, ont toujours eu au sein des traditions. Raoul Berteaux y consacre tout un chapitre de « La voie symbolique » (réf. 13 pp 65 et suivantes).

Savoir s'il existe des traditions, semble recevoir une réponse affirmative. Je suis persuadé que tout lecteur sera à même de citer ou de se souvenir de manifestations traditionnelles de l'une ou l'autre région visitée ou connue par exemple. La question est ici assez triviale. Pour situer la complexité du terrain sur lequel nous évoluons, arrêtons-nous un instant sur un petit exemple. Je présume que tout le monde connaît les festivités du nouvel an. Mais combien en connaissent l'origine et les changements ? De plus, elle n'est pas fêtée partout dans le monde de la même manière ni au même moment. Dès lors, bien plus angoissante est la question de savoir s'il existe une Tradition maçonnique. En d'autres termes, existe-t-il un contenu culturel purement maçonnique utilisant un véhicule traditionnel qui assure sa transmission ?

Comme nous le découvrirons plus loin, le terme « culture » recouvre aussi bien un aspect individuel qu'un aspect social. Sous la seconde forme, le corps social peut être localisé (une région d'un pays voire le pays lui-même sinon un continent) ou généralisé (l'humanité toute entière ou des parties) mais en tout cas ayant une communauté de pensée, de perceptions et de compréhension. Dans ce qui nous préoccupe, il s'agira bien d'une culture au sens généralisé du terme. Il m'est impossible de vous dévoiler le contenu de la culture maçonnique sans trahir la Franc-maçonnerie et c'est effectivement un gros écueil. Je pense cependant que mes Frères et Sœurs seront d'accord avec moi sur ce point précis. Il s'agira pour les profanes d'accepter mon point de vue sans autre explication pour le moment. Acceptons donc qu'il y ait une culture spécifiquement maçonnique.

La Tradition étant par essence la transmission d'un contenu culturel, nous ne pouvons envisager de Tradition que dans un domaine culturel relativement précis. La diversité du genre humain est telle qu'il est difficile de pouvoir trouver des Traditions à caractère universel sans que ce ne soit impossible. Par exemple, nous pouvons penser à cette tradition qui consiste à enterrer nos morts. Dans ce cadre, la crémation n'est qu'une variante qui ne dénature pas la tradition elle-même, le but étant, en première interprétation, de rendre le corps à la terre qui l'a vu naître. La crémation, ou tout autre traitement y compris l'embaumement, ne fait qu'accélérer ou retarder un processus naturel sans changer grand-chose à sa finalité. Si nous poussons un peu plus loin notre raisonnement dans cette même optique, force nous est de constater que nos très lointains ancêtres « savaient » déjà que les composants du corps humain avaient bien des traits en commun avec la terre et cela, bien avant que Darwin ne formalise les choses dans une théorie bien connue, quoique assez discutée.

La Tradition en règle générale se conçoit donc dans un cadre culturel assez restreint pour qu'elle puisse être assimilée par ceux auxquels elle s'adresse en priorité. Elle est certainement localisée dans l'espace mais non dans le temps. Pour en revenir à la Tradition maçonnique qui nous occupe, nous pouvons affirmer qu'elle a bien les attributs généraux des traditions: contenu culturel transmis au travers de l'histoire, le contenu identifie ceux à qui elle s'adresse et elle contient la mémoire à laquelle se réfèrent les maçons. C. G. Jung a-t-il dit autre chose ? (réf. 14).

5. La Culture

Dans le chapitre précédent, j'ai introduit la notion de culture et cité simplement la culture maçonnique. Dans ce cadre et en approfondissant un peu la notion de culture maçonnique il devient indispensable de la situer. La brève présentation historique développée un peu plus loin, nous permet de fixer plus ou moins une étape. La fin du 17ème siècle et le début du 18ème voient le développement de la Franc-maçonnerie spéculative moderne. Il ne m'appartient pas de décider si l'une est la fille ou l'héritière de l'autre, la question n'est pas là et peut faire l'objet d'un autre débat. Le côté intéressant, est sa localisation. Nous sommes principalement en Angleterre et en Écosse. Si nous tentons de remonter un peu plus dans le temps, nous nous trouvons en Europe occidentale avec les bâtisseurs de cathédrales. En lisant simplement les manifestes des groupements maçonniques nous sommes dans un contexte culturel européen et chrétien. Entendons-nous bien : je ne veux pas dire ce que doit être la Franc-maçonnerie, je me contente de situer le contexte dans lequel elle est née et a évolué. Je ne désire nullement jouer au futurologue et décrire où elle va, mais simplement la situer par rapport à l'humanité.

D'une manière générale, le contenu culturel de la Franc-maçonnerie est occidental et chrétien. Quand je dis occidental, j'inclus bien entendu les cultures, perdues ou vivaces, des habitants les plus anciens de nos contrées. Celtes, Goths, Alémans, Gaulois, Slaves et tant d'autres ont participé à ce qui est aujourd'hui notre culture européenne, leur origine commune étant indo-européenne. Ceci étant dit par des spécialistes dont je ne suis pas (voir par exemple le site http://www.ac-versailles.fr/pedagogi/anti/gymling/indo03.htm"). Je suis certain que vous en trouverez d'autres). Il n'est pas rare et même très fréquent que dans la symbolique maçonnique il soit fait référence à la culture générale indo-européenne ou à la culture indienne plus particulièrement, dans toute sa diversité, parfois même égyptienne. Et ce n'est pas René Guénon qui me contredira. Plus près de nous, la Franc-maçonnerie a puisé une partie de ses sources dans la culture des bâtisseurs dont elle a adopté une terminologie et des idées générales. Voilà pour l'essentiel quant au côté européen. Pour ce qui est du côté chrétien, il suffit de lire les plus anciens documents auxquels se réfère la Franc-maçonnerie pour constater qu'il est vraiment difficile de se passer de cet aspect là des choses. Et cela malgré la tendance manifeste depuis sa création à la déchristianiser.

La maçonnerie des siècles passés m'est inconnue, dans ce sens que malgré les écrits et études dont nous disposons, le vécu manque. Il est donc fallacieux de vouloir s'imprégner des idées de ce temps passé, la compréhension des sources originales nous fera toujours défaut. Nous pouvons cependant vivre avec le passé tout en ayant la certitude de ne pas pouvoir y retourner, sauf bien sûr, si la machine à remonter le temps est inventée. Mais ce n'est pas encore pour demain, je crois. Il est cependant un domaine dont on ne semble pas faire grand cas et c'est la culture. Oui je sais, le bon mot est de dire qu'elle a la même qualité que la confiture : c'est quand on a peu qu'on s'efforce l'étaler au mieux. Il faut bien réaliser que la culture semble être un des attributs de l'humanité qui nous différencie des autres espèces vivantes. Il y en a sûrement d'autres, mais celui-ci est particulièrement intéressant parce qu'il permet de façonner ce que nous deviendrons. La preuve en est simple : demandez-vous par quel moyen les pouvoirs totalitaires de quelque bord qu'ils soient arrivent à atteindre leurs objectifs. La réponse est toute simple : en manipulant le contenu culturel qu'ils font passer aux populations. Et depuis que les moyens de communication de masse existent, cela n'a pas failli. Depuis l'impression, en passant par la radio (le principal outil du succès du nazisme dans l'Allemagne des années 1930) jusqu'à la désinformation pratiquée via les médias audiovisuels (Internet compris), vous trouverez aisément des exemples et pour certains même, cela finira en petit jeu.

Il ne faudrait pas aller jusqu'à dire que tout est mauvais. Ce serait la meilleure voie pour en arriver à un obscurantisme féroce. Nous avons tout simplement les maladies humaines de notre siècle comme ceux qui nous ont précédés ont eu les leurs. Mais c'est indubitablement notre culture, celle que nous avons accepté d'apprendre ou que l'on nous a inculqué, de gré ou de force, qui en est la source et pas du tout nos chromosomes comme certains voudraient le faire croire. Albert Jacquard (2) n'a jamais écrit que cela et dans toutes les formes et il est loin d'être le seul. Encore faut-il, il est vrai, prendre connaissance de leurs idées. En soi, l'idée de départ est loin d'être idiote car elle peut être la source de raisonnements dont on imagine mal la portée de prime abord. Puisque la génétique nous fait tels que nous sommes, il est illusoire de chercher à en sortir ou à fortiori de chercher ce qu'elle pourrait nous apprendre, elle a déjà tout prévu, ce qui nous donne le droit d'insérer les hommes dans les catégories les plus pertinentes quant à leur origine génétique. Le point d'orgue d'une telle théorie étant l'eugénisme. Et ce n'est qu'un exemple parmi d'autres.

La première erreur consiste à attribuer au matériau génétique le contenu de notre culture : nos gènes ne sont pas faits pour cela. Les laboratoires ont décodé l'entièreté du génome humain depuis bientôt deux ans et il reste encore beaucoup de travail à faire pour le déchiffrer mais la première base est bien établie. Il n'y a rien dans ces petits brins d'ADN qui puisse coder des protéines qui vont faire de moi un Franc-maçon. Albert Jacquard, généticien des populations (3), nous décrit le fonctionnement des gènes et de la génétique. Avec Christian De Duve (5) c'est l'apparition, le développement et l'évolution de la vie qui nous sont contés. Il serait vain et hors de propos d'ignorer les travaux de ces scientifiques pour la simple raison que l'homme est l'aboutissement du travail d'un dieu quelconque et en écrivant cela je ne jette pas le discrédit sur les religions humaines. Me définissant moi-même comme croyant et plus particulièrement chrétien, ce serait une ineptie. Il ne me viendrait pas à l'idée d'obliger les étudiants en physique à étudier la théorie créationniste biblique en opposition ou même en comparaison avec la théorie cosmologique du Big Bang, globalement et largement admise. Il y a une grande différence entre ces deux visions et elles ne s'adressent pas à la même partie de la personne : l'une oblige à obéir à la foi la seconde seulement à la raison. Nous ne sommes pas du tout sur le même plan. C'est bien là que se place toute l'importance de la culture.

Nous en somme à un point où les scientifiques nous montrent une théorie globalement acceptable, avec des trous, qui tient assez bien la route. Il devient dès lors important de se pencher sur le cas de la culture à partir du moment où cette dernière n'est pas portée par nos gènes. L'implication de ce constat devient d'une importance capitale : si nous ne l'avons pas en nous, c'est que nous l'avons appris. Lapalissade direz-vous. Pas si évident que cela, je vous rétorque. Parce que l'esplanade sur laquelle débouche immanquablement notre discussion est le cerveau : autre cas célèbre pour les inepties que l'on a pu exprimer sur son compte (lire à ce sujet le lien : http://charlatans.free.fr/lecerveau.shtml). Mais lui aussi est fils de l'évolution. John Eccles, le dernier sans doute des scientifiques dualistes de sa génération nous livre une histoire passionnante sur l'évolution fantastique de cet outil de précision qu'est notre cerveau (6).

A ce sujet, il est nécessaire de ne pas mélanger les genres. Les phénomènes paranormaux décrits dans la littérature spécialisée, ne sont pas l'objet de notre discussion. Sans être rejetés, ils ne sont pas encore aujourd'hui scientifiquement démontrés et donc reproductibles dans des conditions acceptables scientifiquement. Malgré le grand nombre de charlatans dans ce domaine, il existe des cas inexpliqués car inexplicables. Il est aussi vrai qu'en règle générale les scientifiques répugnent à sortir des sentiers battus pour explorer l'inconnu. Et il n'en demeure pas moins vrai que les grandes avancées de la science se sont produites parce que quelques casse-cou se sont aventurés hors de ces sentiers. Avec Galilée, Copernic, Newton, Darwin, Pasteur et Einstein, pour ne citer qu'eux, ce sont des bouleversements que la science de leur temps a dû subir. Ce n'est pas notre sujet mais c'est de l'histoire.

6. La Tradition Maçonnique

Une autre caractéristique de la Franc-maçonnerie moderne est d'avoir été en gestation dans des loges opératives anglaises et écossaises. L'emprunt du vocabulaire des bâtisseurs trouve là une source naturelle. L'idée de l'acceptation de nouveaux membres dans les loges n'étant pas du « métier » semble être assez ancienne, comme en conviennent la plupart des historiens de la Maçonnerie. La situation la plus vraisemblable étant que la Franc-maçonnerie spéculative moderne est une nouvelle branche qui a poussé sur le tronc général de la Franc-maçonnerie. Mais ces loges opératives ne sont pas son unique source, ce qui distingue manifestement la Franc-maçonnerie moderne de l'ancienne.

C'est la tradition verticale de R. Guénon qui admet aussi une tradition horizontale, changeant avec les temps et les époques qui passent et qui ne sera pas traitée dans ces pages quoique le sujet ne soit pas inintéressant. Pour en revenir à la transmission verticale et intemporelle, elle implique que tout ce qu'elle véhicule se situe nécessairement en dehors de ce que les siècles qui l'ont connue produisent comme connaissances à quelque niveau que ce soit. Pour que le contenu d'une Tradition reste transmissible, il ne peut pas être appréhendé par les seuls outils du siècle. C'est là que le symbolisme apparaît et devient utile comme moyen de transmission. Sinon, à quoi servirait une tradition dont le contenu ne serait pas transmissible ? Ceux qui nous ont légué les rites et rituels utilisés par la Franc-maçonnerie spéculative moderne ont fait de leur mieux pour nous transmettre ce qu'eux-mêmes ont récolté en fait de Tradition. C'est notre devoir aujourd'hui d'agir de même et de ne pas casser la chaîne initiatique. Dans leur diversité, tous ces textes proviennent d'une même Tradition. Cela, aucun Frère ou Sœur ne le conteste. Cependant il en est qui ont pris des initiatives pour le moins malencontreuses. Premier exemple : le passage sous le bandeau.

Cette pratique semble ne pas être reprise dans aucun des rituels connus. Personnellement je n'en connais pas mais je peux pêcher par omission ou méconnaissance. Restons néanmoins prudents, et sans pouvoir l'affirmer péremptoirement, admettons qu'il ne s'agit donc pas là d'une pratique Traditionnelle. C'est la raison essentielle de mon refus de l'adopter. Le fait qu'une Loge ou plusieurs, s'étant mis d'accord ou non, en aient unilatéralement signifié l'usage, ne veut pas dire que cela doit devenir automatiquement un ajout traditionnel. C'est tout ce que vous voulez mais pas de la Maçonnerie. En fait mon sentiment de rejet tient plus à la manière qu'au fond. Le pourquoi de la pratique ne me gêne en aucune façon. L'autre problème qui me trouble encore plus est que c'est un moyen détourné, facile et tentateur d'accepter ou refuser des candidats sur base de critères non significatifs. Le fait qu'un candidat soit troublé ou déstabilisé par les circonstances du moment serait un critère suffisant pour le recaler comme à un vulgaire examen où la pression du moment provoque un trou de mémoire. Il n'y a rien dans la pratique du passage sous le bandeau qui apporte quoi que ce soit à l'aspect ésotérique de la Maçonnerie. Cette scène peut nous en apprendre sur le sujet en cause mais rien de plus. Traditionnellement parlant, il n'y a aucun contenu initiatique transmissible dans cette pratique.

La manière, quant à elle, me pose bien plus de problèmes. Le premier, et non des moindres, est le simple fait de faire entrer un non initié dans un Temple, pendant la tenue, même sous le couvert du bandeau sur les yeux. Le meilleur argument à l'encontre même du sens de cette pratique est que la plupart des Loges l'appliquent en ayant préalablement mis la Loge en récréation (= suspendu les travaux et donc le rituel). Que dire de celles qui ne suspendent même pas les travaux. Le fond du problème est de savoir de quel droit une Loge peut ainsi changer le rituel pour y introduire des éléments hors Tradition ou en soustraire d'autres Traditionnellement utilisés depuis des siècles ? De plus, en agissant de la sorte peut-on encore dire que cette Loge est restée Traditionnelle ? Où se situe donc la frontière entre interprétation symbolique et adaptation séculière ? Faut-il rester attaché au plus près de la Tradition ou est-ce ne pas respecter la Tradition que de vouloir y rester fidèle ?

Cela fait un tas de questions et d'interrogations que je ne poserais pas si j'avais la réponse. Le problème avec les réponses c'est qu'elles ne peuvent faire partie du raisonnement symbolique sous peine de se mettre hors sujet. Lorsque en 1877 le Grand Orient de France décida, je cite « […] d'abolir en 1877, l'obligation pour ses membres de croire à l'existence de Dieu et à l'immortalité de l'âme. Ainsi est née la Franc-maçonnerie libérale […] », le résultat fut que dans une partie des rituels (j'en ignore le nombre et les rites) les références au Grand Architecte de l'Univers, à Dieu et à la religion furent gommées ou estompées. Pour avoir assisté à quelques tenues dans des Loges de cette Obédience, toujours active par ailleurs, j'ai pu l'entendre ou mieux, ne plus entendre ces mots. Le problème de conscience pour ces Frères était-il si grand pour que le symbolisme ne puisse se satisfaire d'une tradition séculaire ? Que se passait-il donc en 1877 et un peu avant pour qu'une telle mesure ait pu germer dans l'esprit de ces Frères.

7. La Question Fondamentale

Si la Maçonnerie est une société initiatique, en quoi est-elle Traditionnelle ? La question est fondamentale. Depuis qu'elle existe, ou simplement connue, et sous quelque forme qu'elle ait pu se présenter, la Franc-maçonnerie est qualifiée d'initiatique. L'étude du phénomène initiatique nous amène à devoir accepter que pour être valablement qualifiée d'initiatique toute société se doit aussi d'aborder le domaine de l'ésotérisme. Ces deux particularités ne peuvent se concevoir que dans le cadre d'une approche symbolique. La conséquence immédiate de cet état de choses est que la symbolique avec ses règles, logique et définitions ne peut fonctionner que dans un cadre non borné. J'entends par là qu'il ne peut y avoir de limites à l'étude symbolique d'un sujet quelconque. A contrario, une des limites qui est très vite atteinte est la limite du temps. L'autre est la limite dans l'espace.

Il est une excellente référence en la matière. Il s'agit de « La Voie Symbolique » de Raoul Berteaux (7). Les trois ou quatre premiers chapitres sont accessibles à tous. Ils expliquent d'une façon claire le cheminement proposé par l'auteur dans les méandres de la symbolique et des règles nécessaires pour la parcourir. Les non initiés n'ont aucun intérêt à lire la suite car cela risque de troubler plus que d'éclairer mais rien ne vous empêche d'essayer. L'autre référence en la matière, mais plus discuté sans être discutable, reste bien sûr René Guénon. Pour ce qui nous occupe, dans les « Aperçus sur l'initiation » (8). Guénon pose tout de suite la question de la Tradition et de l'objection qui lui est opposée : « N'importe quoi peut faire l'objet d'une transmission, y compris les choses de l'ordre le plus profane ; alors, pourquoi ne pourrait-on parler tout aussi bien de « tradition » pour tout ce qui est transmis, quelle que soit la nature, au lieu de restreindre l'emploi de ce mot au seul domaine que nous pouvons appeler « sacré » ? » (Chapitre IX, Tradition et transmission, page 61). Il est vrai que l'auteur place d'emblée la barre très haute en parlant de la tradition primordiale, source de l'état principiel de l'être humain, état dont il s'éloigne perpétuellement dans sa marche descendante vers la dégénérescence.

Dans « Les symboles de la science sacrée » (9) René Guénon, dans le premier chapitre, « La réforme de la mentalité moderne » décrit cette déchéance de l'intellect que le rationalisme et sentimentalisme ont rendu possible. Et par intellect, Guénon fait référence à la spiritualité, la véritable et pure intellectualité. L'aboutissement étant le positivisme, l'agnosticisme et toutes les aberrations « scientistes » comme aussi toutes les théories modernes qui, au delà de la raison, cherchent un moyen de communication avec le Divin (les mots en italiques gras sont de R. Guénon. NDA). Du coup, la notion de vérité est supprimée par son identification à l'utilité seule, via le pragmatisme. Il fait fort. Personnellement, sans être d'accord sur tout avec l'auteur, il me faut admettre qu'il n'a pas entièrement tort quand il décrit la « déchéance » de notre civilisation. Son discours est dur et sans concessions. Guénon est un orientaliste reconnu et comme tel, féru et connaisseur des traditions orientales qui nous sont nettement moins connues à nous, occidentaux. C'est pourquoi nous n'en ferons pas mention dans ces pages. En ce qui concerne l'occident, la déchéance de Guénon se traduit par le fait que la religion est confondue à une vague religiosité et réduite à une vague morale, bref une affaire de sentiment sans aucune portée intellectuelle (lisez spirituelle). Et, non content de stigmatiser ainsi le matérialisme avéré, il pourfend l'aveuglement de ceux qui, sous prétexte de tolérance, se font les complices inconscients de véritables contrefaçons de la religion, dont ils sont loin de soupçonner l'intention cachée.

Au début de ce chapitre j'ai introduit la notion de limite en parlant de la tradition et particulièrement de la limite de temps attachée à l'étude symbolique des traditions. De fait, lorsqu'une tradition arrive jusqu'à nous, il est assez difficile d'en déterminer l'origine. Le symbolisme devient alors la seule méthode pour décrypter ce que cette tradition nous apporte en termes de connaissances. Déterminer la nature des connaissances transmises ne dépend pas forcément d'une logique comme nous l'entendons. Que savons-nous de la logique de ceux qui sont à l'origine de la tradition et des signes qu'ils ont utilisés pour la transmettre ? Les notions qui ont présidé à l'enrichissement du contenu d'une tradition qui nous est parvenue sont de nature multiple mais de contexte culturel semblable. En ce qui concerne la tradition maçonnique et plus particulièrement la Franc-maçonnerie spéculative moderne, il appert que les notions de base font partie du domaine de la construction. Nous y trouvons des références directes et appuyées au Temple de Salomon par exemple. Le vocabulaire s'est enrichi de toute une série d'outils propres aux constructeurs. Et pourtant les maçons ne construisent plus de leurs mains. Cela ne les empêche pas de continuer à bâtir des temples à la vertu et des remparts impénétrables au vice.

Dans ce cas, comment faut-il entendre « vertu » et « vice » ? Il y a bien sur le sens direct et littéral comme il y a la compréhension symbolique. Dès lors quand des mots comme religion, dieu, amour apparaissent dans un texte traditionnel, ceux qui les lisent ne le font pas nécessairement au niveau symbolique qui devrait être le leur.

Venons-en alors à la question fondamentale : Combien de Frères et Sœurs réalisent-ils que la Franc-maçonnerie est une matière ésotérique ?

8. L'outil

Il semble bien que le symbolisme (sujet étudié par la symbolique qui en définit les règles) soit nécessaire à toute société initiatique. Et pour utiliser le symbolisme à bon escient, cette société ne peut être que Traditionnelle et ésotérique. La Franc-maçonnerie est-elle une société traditionnelle ? Ici aussi la définition de la Tradition acquiert une importance qui ne peut être ni dédaignée ni arrangée. Et c'est là que le bât blesse. Tous nous sommes d'accord pour définir la Franc-maçonnerie comme une société initiatique, symbolique et Traditionnelle. Mais l'est-elle vraiment ? D'aucuns ajoutent qu'elle est aussi Universelle mais le mot ne désigne pas une propriété intrinsèque mais un état découlant des trois premières. Si nous nous accordons sur le sens général donné à la définition de la tradition, dans cette optique, somme toute assez large, les légendes et mythes procèdent de cette même transmission et c'est bien ce que soutient Raoul Berteaux. Sans trop m'attacher à tous les mots, gardons de cette définition l'idée générale: connaissances transmises depuis une origine. Dans une large mesure et sans trop nous avancer, nous pouvons rapprocher cette notion du concept de « mémoire collective » cher à C. G. Jung.

Avec C.G. Jung et S. Freud, « la fonction symbolique trouverait son origine dans les strates les plus profondes de la psyché. L'être social qu'est l'homme communique par symboles, avec ses semblables ou avec ce qu'il considère comme un infini, quelque chose ou quelqu'un qui le dépasse et qui fonde son existence » (réf. 11, page 112).

Pour rester plus particulièrement dans notre domaine de la symbolique maçonnique, selon la définition d'Eric Hobsbawn, « les traditions inventées désignent un ensemble de pratiques de nature rituelle et symbolique qui sont normalement gouvernées par des règles ouvertement ou tacitement acceptées et qui cherchent à inculquer certaines valeurs et normes de comportement par la répétition, ce qui implique automatiquement une continuité avec le passé ». Je suis les auteurs quand ils citent la Franc-maçonnerie, avec son imposant corpus symbolique fait tant de symboles que de mythes, comme un parfait exemple de ces traditions inventées. Avec ses rites, mythes et symboles la Franc-maçonnerie s'insère dans une tradition dont ils sont les vecteurs les plus visibles. Toute coupure historique entre présent et passé devient illusoire assurant au groupe une continuité formelle (réf. 11, page 118 et suivantes). En est-il toujours ainsi ?

Pour ne pas trop vous perdre, prenons un petit exemple. Il fera plus de bien qu'un long discours. Il me permettra surtout d'éviter les circonvolutions oiseuses dictées par le souci de ne pas dévoiler ce qui ne doit (pas encore) l'être.

Depuis que je connais le site des « Tenues blanches de la Franc-maçonnerie », je me suis rendu compte qu'il y a deux classes de lecteurs: ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Le sujet ? LOL. J'ai fait partie des seconds pendant un certain temps. Cet acronyme, appelons-le symbole pour notre exercice, ce symbole donc, reste obscur pour ceux qui débarquent. Ceux qui savaient ont du rigoler un bon coup lorsque j'ai annoncé ma découverte. Restent ceux qui rigolaient de travers parce qu'ils croyaient savoir et ont réalisé qu'en fait ils ne savaient rien. La signification de notre symbole LOL est donc « à mourir de rire ». Les francophones écriraient MDR pour « mort de rire ». Surprise, les castillans aussi : « muerto de risa ». Dans le cadre de la symbolique (telle que R. Berteaux en parle) LOL est notre symbole et c'est un objet alors qu'une de ses significations intrinsèques (qui fait partie intégrante du symbole et ne peut en être dissociée) est une locution décrivant un état (« laugh out loud » dans la langue de Shakespeare et dont une traduction plus littérale serait « rire à gorge déployée »). La symbolique nous apprend aussi qu'un symbole n'acquiert de signification que dans un contexte où il est intégré. On parle dès lors de symbolique maçonnique, symbolique chrétienne, symbolique hindoue, symbolique mathématique et j'en passe. Toutes ces locutions sont de bon aloi alors qu'elles ne recouvrent pas tout à fait les mêmes domaines. Par contre il n'est pas rare qu'un même symbole soit présent dans plusieurs domaines symboliques. Revenons à notre LOL. La loi d'analogie nous permet d'attacher plusieurs significations à notre symbole : nous pouvons imaginer que les significations francophone et castillane de MDR vont dans ce sens (sans que ce soit tout à fait correct, mais pour l'exemple c'est suffisant). Elles vont dépendre de l'endroit et des circonstances où le symbole est utilisé (ce qui est le cas). Mais la loi de correspondance nous dit que nous pouvons attacher une même signification à des symboles d'apparence différente. Et c'est bien ce que nous avons avec LOL et MDR. Posons la règle : pour être Traditionnel, le forum doit intégrer le symbole LOL. Il ne peut être considéré comme tel si on n'est pas écroulé de rire de temps en temps. La Tradition nous indique que notre symbole est traditionnel dans le contexte qui est le sien : ce forum sur le site. A part quelques emplois abusifs, anecdotiques par ailleurs, notre symbole est utilisé dans la ligne de sa création (ou découverte). Les temps changeant, à la place de LOL, comme nouveau venu je me mets à utiliser MDR sur le forum. Ce dernier continue-t-il à être traditionnel ? Oui, bien sûr. Les lois de la symbolique me permettent d'utiliser MDR à la place de LOL. Et pas seulement moi, mais les castillans d'Espagne et d'Amérique du Sud, idem. Mais aussi nos amis anglophones. Petit exemple démontrant ce que j'ai écrit plus haut sur l'universalité. Le fait d'être traditionnel suffit à recouvrir une certaine dose d'universalité. C'est la découverte d'autres sens (langues dans notre exemple) qui élargira au fur et à mesure le champ d'application de notre symbole. Par simple déduction, vous voyez de suite que l'implémentation (mise en application) de notre symbole dans d'autres domaines (d'autres sites ou forums par exemple) élargit encore le domaine par l'application des lois de correspondance. Si à la place de LOL ou MDR, je mets un des petits symboles ronds et rigolos (smileys) je reste encore traditionnel (par nature et quel que soit le faciès, ils sont tous destinés à rigoler). Quand alors, ce forum ne serait-il plus traditionnel (selon notre règle de base) : lorsque soit le symbole LOL (et ses correspondants) ne sera plus utilisé selon le ou les sens qui lui été attribués (règles de l'usage des symboles) ou qu'un autre symbole aura été substitué qui pourrait mener à des différences sensibles de signification. Par exemple en mettre un dans un commentaire destiné à quelqu'un qui aurait exprimé une souffrance quelconque : ce ne serait plus de la bonne humeur mais de la moquerie. Le sens général du symbole dans le contexte n'est plus respecté (= ne répond plus aux lois de la symbolique) et serait même dénaturé.

Le principe commun aux Traditions comme aux sociétés traditionnelles est que les règles et temps qui ont présidé à leur naissance nous sont inconnus. Il en est ainsi de la Maçonnerie. D'où, une certaine difficulté à préciser les contextes. La séparation de la Maçonnerie en deux corps (la Maçonnerie reconnue par la Grande Loge Unie d'Angleterre et l'autre, la Maçonnerie Libérale) en est un exemple assez marquant. Mais le problème est bien profond et se traduit par une question angoissante pour les Maçons : qui a le droit de modifier les rites que la Tradition nous a légués ?

Mais il y avait aussi une autre question : la Franc-maçonnerie est-elle ésotérique ? La Franc-maçonnerie en tant qu'institution probablement pas mais les sujets qu'elle véhicule certainement. C'est non seulement mon opinion mais celle de bon nombre d'adeptes à voir la masse impressionnante de volumes écrits à ce sujet. Le problème avec l'ésotérisme est qu'il ne peut être appréhendé que de l'intérieur. Et on tourne en rond, je le réalise bien. Dès lors il n'y a qu'une solution possible : y entrer pour se rendre compte.

9. Le Constat

Tous les historiens de la Maçonnerie sont, sinon unanimes, au moins d'accord sur un point : au départ, la Franc-maçonnerie européenne était fondamentalement chrétienne sinon catholique (Le Forestier, Chevallier, Paul Naudon (10), R. Guénon, par exemple pour prendre les plus connus). La Franc-maçonnerie dont nous parlons est celle qui nous est connue par les anciens documents dont nous disposons aujourd'hui. Il serait vain de vouloir remonter le cours du temps à la recherche éperdue de ce que seraient les origines.

Pour le sujet qui nous préoccupe, les temps d'origine et le contenu de ces textes anciens (ou autrement appelés Old Charges) seront amplement suffisants. N'oublions pas que toutes les déclarations dites traditionnelles de fait ou d'intention, font appel à ces manuscrits anciens. Le texte des Constitutions que la Grande Loge de Londres s'est donné n'y échappe pas et n'a fait qu'accentuer la distance que la Maçonnerie spéculative moderne prît vis-à-vis de la religion chrétienne en général et catholique en particulier. Pour appuyer cette remarque il est nécessaire sinon indispensable de se pencher sur ce qu'était la pratique chrétienne fin 17ème, début 18ème siècles. Il s'agit de faire la part des choses entre le siècle et la Tradition et découvrir ce qui pourrait être des abus vis à vis de la Tradition.

10. La Recherche Des Origines

La principale question en cette matière est de savoir de quel droit une autorité maçonnique quelconque mais reconnue s'arroge la permission de changer ce que la Tradition lui demande de perpétuer. Et dans les transmissions de la Tradition se trouvent bien sûr les rites, les rituels et les règlements autrement appelés constitutions. Nous n'aborderons pas ici le problème des rites, la matière étant trop volumineuse et ardue d'une part et trop particulière que pour en discourir librement hors des Loges d'autre part. Le lecteur doit cependant rester convaincu que c'est sans nul doute le point essentiel de la méconnaissance de la Tradition. Nous pouvons nous servir de deux exemples pour guider notre réflexion. Le premier concerne l'attitude de la Grande Loge Unie d'Angleterre quand elle n'était encore que la Grande Loge de Londres à ses débuts et d'autre part l'ostracisme dont elle a pu et fait peut être encore preuve à l'égard d'un certain nombre d'Obédiences. Le second exemple a trait à la position prise par le Grand Orient de France lorsqu'en 1877 ses instances fédérales révisèrent les règlements dont on supprima l'obligation de croire en un Dieu et en l'immortalité de l'âme, pour l'essentiel.

11. Les Débuts

Examinons le premier cas, celui concernant la GLUA. En 1723 et 1738, deux versions successives des « Constitutions » voient le jour. Lorsque l'on analyse les deux premiers articles une certaine volonté de déchristianiser l'accès à la maçonnerie se manifeste. Parallèlement à cette évolution, la lutte d'influence entre l'église anglicane (protestante et calviniste) et la catholique romaine (qualifiée de papiste) est tangible et manifeste, particulièrement en Angleterre. Cette période, en Angleterre, est une période mouvementée car la bataille entre catholiques et protestants est rude. Les Stuarts, catholiques écossais ont été évincés d'abord par la maison d'Orange et ensuite par celle de Hanovre qui, avec Georges 1er institue le Royaume Uni, nouvelle puissance européenne. Les écossais se voient supprimer leur parlement. Nous sommes en 1714.

Quoi d'étonnant que les combats entre les Stuarts détrônés et les Hanovriens continuent par maçonnerie interposée ? 3 ans plus tard, quatre loges londoniennes fondent la Grande Loge de Londres, future GLUA. Nos deux versions des constitutions voient le jour, l'une plus protestante que l'autre. En lisant Paul Naudon, nous nous apercevons que cette lutte, devenue lutte d'influences se déroule aussi bien en Angleterre que sur le continent. Ce sera l'opposition entre les Ancients et les Moderns en Angleterre et l'opposition entre les loges anglaises et les écossaises.

Par ailleurs, il est beaucoup moins connu tant des Francs-maçons que des profanes que la Grande Loge de Londres n'était pas la seule fédération existante de son temps. Si l'histoire accepte le 24 juin 1717 comme date de la constitution de la GLUA, il faut attendre 1723 pour que cette même histoire nous lègue des documents de cette même jeune fédération. Ce n'est qu'en 1722 que John, duc de Montagu, cinquième Grand Maître après Antony Sayer (1717-1718), George Payne (1718-1719), John Theophilus Desaguliers (1719-1720), encore George Payne (1720-1721), commande au pasteur Anderson une charte pouvant décrire les règlements particuliers de ce nouveau groupement ou fédération. Notons que l'autre pasteur, Desaguliers, n'y est pas étranger non plus lui qui signera la dédicace au duc de Montagu. L'arrivée des grands d'Angleterre à la tête de la jeune Grande Loge la place d'emblée sous la protection de ces derniers. La sécurité étant assurée, il est temps de s'occuper de la structurer. Les constitutions sont donc commandées, écrites et promulguées. Il ne faut cependant pas se tromper. Ces fameuses constitutions ne sont pas une charte fondatrice. Elles n'obligent que ceux qui adhèrent à la Grande Loge de Londres et ne sont contraignantes que pour ses membres, tant à titre individuel pour les Frères, que collectif pour les Loges. Il s'agit avant tout de règlements comme il en a existé d'autres regroupés sous le nom de Old Charges ou Anciens Devoirs.

C'est donc en 1723 que la Grande Loge de Londres se donne des statuts et règlements. C'est aussi de cette année que datent les premiers procès verbaux de Loge (réf. 13, page 302). C'est ce document qui semble montrer la rupture avec les anciennes traditions de la Franc-maçonnerie tant opérative que spéculative. Tant en Angleterre que sur le continent les groupements de maçons francs avaient leurs statuts propres et depuis bien longtemps. A la différence de ce qui vient de se produire, ils n'avaient autorité que sur les membres, Frères et Compagnons et non sur des groupes ou Loges. Il faut bien réaliser qu'une Loge de bâtisseurs était physiquement construite sur le chantier même et n'avait de durée que celle du chantier. Mais d'autre part, si des Maîtres bâtisseurs étaient bien reconnus par les Frères des différentes corporations locales, il faut bien admettre qu'il devait exister sous une forme ou une autre des structures d'un plus haut niveau qui permettaient à ces mêmes Maîtres passants de se faire reconnaître et admettre dans les loges locales. Les statuts écrits comme ceux de Ratisbonne (http://www.fmfr.org/fr/article.php3?id_article=0019 ou encore
http://reunir.free.fr/fm/txthisto/ratisbonne.htm) en sont un bon exemple. Même daté de 1498, le texte ne fait que fixer ce qu'une tradition orale n'a cessé de perpétuer. Les constitutions ne sont certainement pas une première mondiale.

Par contre ce qui est bien une première, c'est que « En se dotant du droit exclusif de créer, reconnaître et supprimer des loges, ainsi que de constitutions définissant les droits et devoirs des loges et les Maçons qui les composent, la Grande Loge de Londres semble s'être attribué une autorité et une responsabilité qui n'avait jamais existé dans le monde de la maçonnerie opérative ». (Réf. 13, page 316). De ce qui restait local à Londres, les Grands Maîtres successifs voudront rapidement l'étendre à toutes les loges d'Angleterre et d'Écosse, prétention qui n'ira pas sans quelques difficultés.

Un des faits qui reste assez troublant, est qu'il n'existe apparemment pas de documents d'archives des quatre loges fondatrices de la Grande Loge de Londres. Et n'est pas n'importe qui celui qui l'annonce : il s'agit du Frère Robert Freke Gould (1836-1915), auteur d'une histoire de la Maçonnerie, membre de la loges « Quatuor Coronati », (lire à ce sujet, ce site en anglais : http://freemasonry.bcy.ca/aqc/index.html) loge de recherche de la GLUA spécialisée dans la recherche historique sur la Franc-maçonnerie. Nous pouvons le citer : « [selon] les dates des premières entrées dans les minutes existantes de la « Grande Loge », et le premier livre des Constitutions, il doit être admis sincèrement que l'évidence (evidence = en anglais veut dire preuve) des quatre premières (loges, ndA), sur laquelle aucune conclusion déterminante ne peut être basée, est trop vague et trop incertaine pour servir de base à un chercheur en histoire » (réf. 13, page 328). Cela pose un sérieux problème il faut bien en convenir. S'il n'y a pas de preuves convaincantes de la fondation de la Grande Loge de Londres, il faut donc se résoudre à reconnaître que la GLUA n'est pas...régulière. Modérons tout de suite ce jugement : l'absence de preuve n'est pas une preuve en soi.

Cela nous a donné la possibilité de décrire ce que les Maçons modernes ont fait, depuis leur début. Ensuite, très vite, ils se sont disséminés sur le continent, contrairement aux Ancients, qui eux sont restés très insulaires. Un de ces groupes appelé « Grand Lodge of Free and Accepted Masons according to Old Institutions » s'opposera très vite à la Grande Loge de Londres et à son désir d'expansion. Leur querelle portera aussi sur les fondements mêmes de la Franc-maçonnerie. Dans un de ses ouvrages, Daniel Ligou relèvera onze points essentiels que les Ancients reprochaient aux Moderns. Citons :

1. Transposition des modes de reconnaissance des premiers et seconds grades (essentiellement pour les mots sacrés).
2. Omission des prières.
3. Déchristianisation du rituel.
4. Ignorance des jours saints.
5. Omission de préparer le candidat de la manière habituelle.
6. Abréviation du rituel notamment en négligeant les instructions.
7. Cessation de la lecture des Obligations au cours des réceptions.
8. Introduction de l'austérité dans les cérémonies en supprimant le port de l'épée.
9. Suppression de la cérémonie initiatique de l'installation des Maîtres de Loge.
10. Transformation de la disposition intérieure et notamment des places des deux Surveillants et des grandes lumières.
11. Ignorance de la fonction du Grand Expert.

C'est quand même beaucoup. Au sujet des points 2, 3 et 4 il s'agit probablement de l'influence anglicane sur les textes des Anciens Devoirs, qui pour l'essentiel sont catholiques romains. Plus particulièrement il s'agit des références constantes que les anciens textes font aux Saints non pas dans ce qu'ils auraient de religieux mais bien pour ce que les mythes qui leur sont attachés peuvent représenter. C'est abandonner l'ésotérisme qui s'attache aux légendes et mythes des saints comme aux cérémonies et rites qui accompagnent leurs fêtes et célébrations. Il s'agit apparemment de gommer l'héritage « papiste » de ces textes, alors que leur auteur n'a de cesse de s'y référer ! On peut continuer à commenter les autres reproches mais le sens est général: simplification et amputation ayant pour corollaire une perte sensible du sens ésotérique de la Tradition.

Le lecteur peut se faire une idée de ce que furent ces dissensions en lisant par exemple le site http://www.fm-europe.org/pages/fr/pgsfm25.htm

12. Les Attitudes

En 1877, au convent du Grand Orient de France, est supprimée dans les règlements de l'Obédience, l'obligation faite de la croyance en Dieu et de l'immortalité de l'âme laissant aux Loges le soin de décider par elles mêmes (lire http://sog1.free.fr/reaa.htm). Ce fut un tremblement au moins aussi puissant que la création de la Grande Loge de Londres.

Voir aussi :

http://www.fm-fr.org/fr/rubrique.php3?id_rubrique=0013
http://www.fd-1877.net/desmons.html
http://www.ordo-ab-chao.org/ordo/Pages/ab.html (article intitulé « La Franc-maçonnerie, l'Angleterre et les mythes », fichier PDF)

Dans:http://sog1.free.fr/Sources/S.199ModerniteFM.htm#3. Les_propositions_de_la_franc-ma%E7onnerie_, il est écrit que « Quant aux loges bleues [loges travaillant aux trois degrés de la Maçonnerie symbolique : Apprenti, Compagnon et Maître (ndlA)], comment passer sous silence une tendance au rejet des rites d'ouverture et de fermeture qui, aux dires de certains, allongent inutilement la durée des tenues et diminuent d'autant le moment réservé aux débats ? Il est vrai que certains rituels, d'applications très restreintes, développent jusqu'aux limites de l'ennui et de l'inutile, ces mêmes rites d'ouverture et de fermeture. De cette même tendance relèvent les refus de toute référence au Grand Architecte, c'est-à-dire l'oubli volontaire de tout absolu que l'on sait ne jamais pouvoir atteindre. Rappelons que le Rite Écossais Ancien Accepté ainsi que le Rite Écossais Rectifié assument cette référence métaphysique ». Je laisse à l'auteur la responsabilité de ses paroles qui, sans les faire tout à fait miennes, laissent transparaître une certaine amertume. Il ne faut cependant pas se méprendre : ce sont les mêmes qui raccourcissent les rituels et qui développent l'ennui. C'est là, vouloir ignorer le volet ésotérique du contenu transmis par la Tradition maçonnique. Il est clair que quand on ne comprend pas, on ne s'y intéresse pas. Il est alors plus facile de sabrer que de tâcher de comprendre.

Un peu plus loin, cependant dans ce même texte il est écrit que : « Confucius enseignait bien avant la naissance historique de l'ordre maçonnique que tout rite impose une discipline élévatrice et fécondante car, par sa répétition, il invite à chaque fois l'homme à se changer par ces relais de réflexion que sont les gestes, les attitudes et les symboles ». Pour finir avec ce texte citons encore : « Il y a dans la vie maçonnique une harmonieuse répartition entre le respect de traditions originelles légitimantes et l'accueil approprié ou non de certains apports de la modernité. C'est dans cette harmonie régulièrement renouvelée que réside sans doute l'une des raisons de la pérennité de cet ordre qui correspond à l'un des besoins fondamentaux de la pensée humaine, ou de la praxis ».

Lorsque des Obédiences, des Loges ou de simples Maçons se présentent comme tels, ils manifestent une certaine méconnaissance de ce qu'ils sont censés pratiquer. On ne naît pas Franc-maçon, pas plus que l'on le devient. Ce n'est pas un état ou la conséquence d'un fait quelconque. Il n'y a pas de proclamation, il n'y a que de la reconnaissance. Les catéchismes de principaux rites tant anciens que modernes, ne disent autre chose. Un exemple parmi d'autres. Dans l'instruction d'un rite dont le nom importe peu pour le moment, il y a cette question : « Êtes-vous Franc-maçon ? » et la réponse donnée est : « Mes Frères et Compagnons me reconnaissent comme tel ». Il en est cependant à répondre simplement : oui. Il y a tout un monde de différences entre ces deux positions.

Bien souvent, s'il y a des problèmes avec les rites et rituels c'est par le manque de documents qu'ils arrivent : la tradition maçonnique était essentiellement orale et sans documents auxquels se rattacher, il est facile de changer ce que l'on veut. Bien plus facile que d'aller à la recherche des racines ou de faire l'effort de perpétuer cette tradition orale. Ce manque d'écrits produit deux situations paradoxalement opposées : la première découle de la recherche effrénée de documents réputés anciens et authentiques qui légitimeraient une situation par la règle qu’au plus ancien d'autant plus authentique. La seconde, est que faute de documents, on légitime l'adéquation entre une tradition séculaire et un mode de vie qui est le nôtre aujourd'hui comme fut celui des pasteurs Anderson et Desaguliers.

Il faut bien réaliser que les Obédiences, et particulièrement en France et les pays limitrophes, ne sont souvent que le fruit soit de schismes soit d'implantations différentes. La diversité ne plaide pas en faveur de la Tradition : chaque séparation est à l'origine d'une certaine forme d'intolérance ou de prise de position. Et a bien y regarder, les rites ou textes réglementaires en sont souvent sinon la cause, en tout cas l'origine. Le problème réside très souvent dans le fait de savoir si ces changements sont légitimes au regard de la Tradition. Dès lors, la question de savoir si la Franc-maçonnerie est traditionnelle ou pas devient critique. Et malheureusement il n'y a pas d'échappatoire, c'est oui ou c'est non. Il n'y a pas de zone grise qui pourrait nous permettre de ne pas trop décider et de rester sur une sorte d'indifférence qui nous évite de trop nous mouiller.

C'est sans doute là que le bât blesse : parlons-nous toujours de la même Tradition ? La question qui devient alors pertinente, tout en étant fondamentale est de savoir comment une tradition s'enrichit de nouveaux acquis tout en restant ce qu'elle était. Dans le même ordre d'idées, peut-on en retrancher des idées tout en gardant son intégrité ? Ce qui distingue la Tradition maçonnique est l'ésotérisme faisant partie intégrante de son bagage culturel. Et c'est, semble-t-il, ce qui a posé et continue à poser problème à un certain nombre de personnes, maçons ou pas, par ailleurs bien intentionnées. Il est de fait qu'il n'existe pas de règles bien établies sur les conditions dans lesquelles le contenu d'une tradition peut être enrichi ou transformé. Nous pouvons peut-être avancer que à partir du moment où la transformation envisagée change la nature du contenu culturel transmis, elle ne serait plus de bon aloi. Dans l'exemple simpliste que nous avons utilisé avec l'enterrement des morts, en admettant l'objet primordial de cette tradition, toute transformation de la sépulture ne change rien au contenu de la transmission. Par contre, entretenir une sépulture, sans corps dedans, enlève une grande partie de l'objet de la sépulture. De même, faire une sépulture pour l'utiliser comme support pour la construction de mausolées de plus en plus démesurés, c'est changer l'orientation de la tradition primordiale : ce n'est plus le corps du défunt qui est l'objet principal de la tradition mais la sépulture elle-même. L'objet culturel transmis a changé de nature, la tradition s'est mal transmise.

Lorsque le GOF change ou adapte les règles du jeu, sous la forme d'une libéralisation, il restreint fortement la portée ésotérique de la connaissance maçonnique. Si nous nous fixons sur l'histoire, à ce moment la France n'est plus la Fille aînée de l'Église. La révolution de la fin du siècle précédent a laissé des traces indélébiles dont, entre autres choses un anticléricalisme exacerbé où l'assimilation des clercs à la religion a donné le point de départ à un positivisme et matérialisme où la dimension spirituelle accordée à l'être humain s'est estompée. L'Église catholique n'a rien fait pour atténuer les effets, elle qui a continué à produire l'anathème sur le Franc-maçonnerie elle a en plus exercé la même pression sur la République. Conclusion devenue évidente : les loges sont devenues de plus en plus anticléricales et républicaines. La force du symbole n'était plus de mise car difficile à appréhender. En quoi le fait d'invoquer le Grand architecte de l'Univers ou de travailler à sa gloire était tellement dérangeant que la symbolique ne puisse s'en accommoder ? Il a été plus facile de supprimer un point devenu difficile à digérer et d'élargir la base de recrutement en appliquant un nivellement par le bas plutôt que tirer les Frères ou Sœurs potentiels vers le haut. Je continue à considérer cependant les membres du GOF comme des Frères. Je m'interroge pourtant sur la part de réflexion des Frères ayant posé la question et la part de pouvoir intéressé mise en œuvre pour la décider. La question de la foi est une position personnelle et non critiquable en soi. Il est indiscutable que la tolérance, vertu tellement citée et mal comprise très souvent en Maçonnerie, nous oblige au respect des positions philosophiques ou religieuses des autres. Dieu ne peut pas être prouvé ni son contraire. Nous pouvons lire C. G. Jung qui exprime bien mieux que je ne saurais le faire, cet apparent problème de la représentation adéquate d'un dieu : « Le mythe doit enfin prendre au sérieux le monothéisme et abandonner son dualisme (nié officiellement) qui, jusqu'à présent à côté d'un bien tout puissant, a laissé subsister un éternel et ténébreux antagoniste. Le mythe doit laisser s'exprimer la complexio oppositorum – la complémentarité des contraires – philosophique d'un Nicolas de Cuse et l'ambivalence morale qu'on rencontre chez Jacob Boehme. C'est seulement alors que peuvent être accordées au Dieu unique et la totalité, et la synthèse opposés qui lui reviennent. Quiconque a expérimenté que les contraires du fait de leur nature, peuvent s'unifier grâce au symbole de telle manière qu'ils ne tendent plus à se disperser ni à se combattre, mais au contraire à se compléter réciproquement et à donner à la vie une forme pleine de sens, n'éprouvera plus de difficultés face à l'ambivalence de l'image d'un dieu de la nature et de la création. Il comprendra précisément le mythe du Devenir Homme nécessaire de Dieu, le message chrétien essentiel, comme une confrontation créatrice de l'homme avec les éléments contraires ainsi que leur synthèse dans la totalité de sa personnalité, le Soi. Les contrastes intérieurs nécessaires dans l'image d'un dieu créateur peuvent être réconciliés dans l'unité et la totalité du Soien tant que coniunctio oppositorum – unification des contraires – des alchimistes, ou en tant qu'unio mystica – union mystique -. Dans l'expérience du Soi, il ne s'agira plus, comme précédemment, de surmonter le contraste Dieu et Homme mais l'opposition au sein même de l'image de Dieu. C'est cela le sens du Service de Dieu, c'est à dire du service que l'homme peut rendre à Dieu, afin que la lumière naisse des ténèbres, afin que le créateur prenne conscience de sa création, et que l'homme prenne conscience de lui-même ». (Ref 14, page 384 ; les mots en gras sont entre guillemets dans le texte)

13. La Conclusion

Nous sommes loin, en fait, de toute conclusion mais il est nécessaire de mettre un point final à ce qui n'est de toute évidence qu'un humble début. Il me paraît nécessaire d'insister sur un fait capital dans ce contexte : les deux changements significatifs rapportés l'ont été du chef de quelques hommes, et j'aime à croire qu'ils étaient animés de bonnes intentions, qui sous le voile d'une universalisation n'ont fait qu'imposer de nouveaux dogmes.

Pour les premiers à avoir fondé la mère loge du monde, l'histoire nous apprend que d'abord ils n'étaient pas les premiers et qu’ensuite les textes originaux de chartes et constitutions anciennes ont été choisis en fonction de considérations n'ayant que peu de rapports avec l'ésotérisme, connaissance et valeurs initiatiques véhiculés par la Franc-maçonnerie traditionnelle. La question n'est pas de savoir si cette tradition remonte à Adam, aux Égyptiens Grecs ou Romains. La vraie question est de savoir si la Tradition a bien été transmise dans les conditions qui sont les siennes sans avoir été dénaturée au passage de quelques avatars du temps. Il semble bien que depuis la naissance de ce qu'il faut bien appeler la Franc-maçonnerie spéculative, les changements dans le contenu transmis par l'ancienne Franc-maçonnerie sont bien loin des préoccupations ésotériques.
Il apparaît aussi que le contenu traditionnel de la Franc-maçonnerie, depuis le siècle qualifié de « siècle des lumières » jusqu'à nos jours gêne de plus en plus ceux que je qualifierais d'universalistes. Je n'en veux pour preuve les changements successifs que la Grande Loge de Londres puis La Grande Loge Unie d'Angleterre (GLUA) ont fait subit au premier article de leurs constitutions.

Ce fameux premier article tant décrié semble vouloir fixer de manière dogmatique dans les landmarks fixés par la GLUA les prières d'invocation qui se trouvent dans pratiquement tous les textes anciens auxquels ces mêmes règlements se réfèrent. Dans tous ces textes il n'est jamais fait mention d'une obligation de croyance quelconque pour les Frères devant respecter ces chartes ou règlements. A l'opposé, en moins de 30 ans, ce qui était une obligation dans les règlements du Grand Orient de France, devient d'abord optionnel et y finit par disparaître. Ne nous y trompons cependant pas : ce que le pasteur Desmons voulait supprimer est le second paragraphe de l'article premier: la croyance en Dieu et l'immortalité de l'âme. Rien à voir avec le Grand Architecte de l'Univers (réf. 15, article « La Franc-maçonnerie, l'Angleterre et les mythes », page 9).

Nous sommes encore loin de pouvoir invoquer une Tradition primordiale qui, aux dires de quelques théoriciens contiendrait la somme des connaissances universelles, et dont toutes les traditions locales seraient les descendantes.

En bout de course je me rends compte que si j'ai répondu à ma première interrogation sur la Tradition, je n'ai traité les deux autres qu'imparfaitement. Ayant un impératif de temps, je me suis vu obligé de couper court à d'autres recherches. Je prie le lecteur de m'excuser si je suis loin d'avoir été complet. Dans le fond, cela ne fait que préjuger d'une suite.

A\ F\

Références, bibliographie :
1) André Comte-Sponville, « L'esprit de l'athéisme », Albin Michel, 2006.
2) Albert Jacquard, « Inventer l'homme », Editions Complexe, 1991.
3) Albert Jacquard, « Éloge de la différence », Le Seuil, 1978.
4) Albert Jacquard, « Mon Utopie », Stock, 2006.
5) Christian De Duve, « Poussière de vie », Fayard, 1996.
6) Sir John C. Eccles, « Évolution du cerveau et création de la conscience », Fayard, 1992.
7) Raoul Berteaux, « La voie symbolique », Edimaf 1988.
8) René Guénon, « Aperçus dur l'initiation », Editions Traditionnelles 1986.
9) René Guénon, « Symboles de la science sacrée », Gallimard 1988.
10) Paul Naudon, « Les origines religieuses et corporatives de la Franc-maçonnerie », Histoire et Tradition, Dervy Livres, 1984.
11) Karl Jaspers, « Introduction à la philosophie », La Bibliothèque du 20ème siècle, 1991. Texte original de 1950 en allemand, traduit par Jeanne Hersch.
12) Baudouin Decharneux et Luc Nefontaine, « Le symbole », PUF Que sais-je ? 1998.
13) Marie Delclos et Jean-Luc Caradeau « La Franc-maçonnerie des origines à nos jours », Editions Trajectoire, 2006.
14) Carl Gustav Jung, « Ma vie », Gallimard collection Folio, 1991.
15) http://www.ordo-ab-chao.org/ordo/Pages/ab.html article par A. Bernheim, 1999.

7052-D L'EDIFICE  -  contact@ledifice.net \