GLNF Loge : La Fidéle Amitié - Orient d'Uzerche 15/01/2009


Le trivium des arts de la parole

Lors du troisième voyage qui marque l’augmentation de son salaire, celui qui deviendra Compagnon est incité à approfondir l’étude des Sept Arts Libéraux afin d’apprendre à lire dans le monde d’en bas le reflet des choses d’en haut.
Conjonction du nombre 3 et du nombre 4, l’union du Trivium - Grammaire, Rhétorique, Logique - et du quadrivium - Arithmétique, Géométrie, Astronomie, Musique - suggère l’image de la Parole ordonnant le Chaos, l’action du Ciel sur la Terre.
Leur évocation invite le Compagnon à considérer les sciences comme le moyen traditionnel de rechercher les principes supérieurs.

Les Arts Libéraux trouvent leur origine dans le monde antique où il est vraisemblable de penser que le terme Libéral d’arts libéraux ait été utilisé pour signifier que la connaissance était - tout comme en Maçonnerie - le domaine des hommes libres.
Bien que ne faisant pas partie des Arts Libéraux, la philosophie finit par être considérée comme le domaine de la connaissance qui englobait tout les autres.
Cette prééminence accordée à la Philosophie trouve certainement son origine dans la Grèce antique où elle avait finit par occuper la place principale dans les  plus hautes études.
Elle était en quelque sorte la théologie du monde grec. Une telle conception qui consistait à placer au service du domaine de la connaissance les autres domaines du savoir était déjà en pratique dans l’Inde ancienne.
L’Eglise conserva cette idée que les arts libéraux étaient les différentes étapes d’une hiérarchie du savoir. C’était la théologie qui prenait désormais la première place et un tour chrétien était donné à la connaissance. « Que vaut une clé en or si elle ne peut donner accès aux objets que nous souhaitons atteindre » écrivait Saint Augustin.
La connaissance des arts libéraux était alors devenue une étape préalable et indispensable pour l’étude de la Théologie fondée sur l’Ecriture Sainte, qu’il convenait de comprendre et d’interpréter justement. Les moines de ces temps avaient encore la conscience que la voix, le Verbe comportait une importance l’emportant sur les sciences.
Le trivium était désormais utilisé pour comprendre les Ecritures ; le quadrivium devenait le moyen d’entrevoir comment Dieu avait organisé le monde. La période de construction des cathédrales fut propice à la culture des arts libéraux dont l’étude fut stimulée par l’introduction dans les bibliothèques des œuvres de Platon et d’Aristote comme celles des scientifiques grecs traduits en latin.
Quand se formeront les Universités, les arts libéraux qu’on nommera «  les sept colonnes de la sagesse », renforcés par la philosophie et les sciences naturelles, constitueront désormais le fondement de tout enseignement.

Dans l’introduction de son traité sur le trivium, Alcuin renvoie explicitement aux Arts Libéraux et écrit : « la sagesse s’est fait une maison, elle s’est fabriquée sept piliers ». Une planche gravée du 19ème siècle intitulée « le cercle de la philosophie » représente, telle une déesse, la philosophie au centre d’une rosace. Dans ses deux mains, elle tient une banderole sur laquelle on peut lire : « Toute sagesse vient de Dieu, seuls les sages peuvent faire ce qu’ils désirent ».


6040-1-1
Le cercle de la Philosophie
Auteurs: WILLEMIN (graveur), AUBERT (pour les textes)
 d’après les copies d’ENGELHARDT Christian Moritz

(http://www.bacm.creditmutuel.fr/HORTUS_PLANCHE_8.html)

De ses seins jaillissent sept sources, trois d’un côté matérialisant le trivium et quatre de l’autre symbolisant le quadrivium… Et la Philosophie de rajouter « Moi, la divine philosophie, je gouverne toutes choses avec sagesse ; je dispose par sept les arts qui me sont subordonnés ».
Le Trivium y est ainsi illustré :
- Face à la grammaire est inscrit : «  par moi, tous peuvent apprendre ce que sont les mots, les syllabes et les lettres ». La grammaire est en effet l’art d’exprimer sa pensée par la parole ou par l’écriture, d’une manière conforme aux règles établies par le bon usage.
- Face à la rhétorique est inscrit : «  Grâce à moi, fier orateur, tes discours pourront prendre de la vigueur ».  La rhétorique désigne au sens propre l’art de bien parler.
Elle est aussi l’art de persuader au moyen du langage. La rhétorique est donc à la fois la science (au sens d’étude structurée) et l’art (au sens de pratique reposant sur un savoir éprouvé) qui se rapporte à l’action du discours sur les esprits.
- Face à la dialectique assimilée ici à la Logique est inscrit : «  mes arguments se suivent avec rapidité, comme les aboiements d’un chien ». La dialectique est une méthode de raisonnement, de questionnement et d’interprétation qui procède par la mise en parallèle d’une thèse et de son antithèse et qui tente de dépasser la contradiction qui en résulte au niveau d’une synthèse finale.
La dialectique désigne aussi un mouvement de la pensée qui permet d’atteindre un terme supérieur comme la vérité, une définition ou encore un concept.

Vénérable Maître et vous tous mes Frères, en juin dernier, le sujet de philosophie proposé aux Lycéens candidats au baccalauréat de la série Littéraire avait pour intitulé : « Le langage trahit-il la pensée ». S’appuyant sur la pensée de Freud, Descartes ou Hegel, le lycéen avertis était invité à se poser la question de savoir s’il peut y avoir une pensée sans langage ou encore une pensée que puisse véritablement dire le langage.
Parler étant un acte volontaire, nous pouvons espérer que le langage soit fidèle à la pensée : on pense d’abord et on parle ensuite. Les mots sont donc le véhicule de la pensée. Mais avant de penser sur les mots, peut-on penser sans les mots ? Le sujet présuppose donc qu’on puisse dire précisément ce qu’on veut dire. Or dire, ce n’est pas articuler, c’est être entendu. Il convient donc de raisonner plutôt que de s’exprimer instinctivement.
De l’expérience que je peux retirer de ces trois dernières années passées à vos côtés mes Frères, j’ai le sentiment que rien en Maçonnerie ne saurait être retenu qui n’ait, auparavant, été soumis au contrôle de la raison. Car celle-ci retient des conclusions, alors que l’instinct n’émet que des opinions et à priori. Or la logique est l’expression même, structurée et vérifiée, de la raison. La Logique possède dans le trivium de la scolastique médiévale, trois sœurs cadettes qui sont la rhétorique, la dialectique et la grammaire.
C’est toute une quête initiatique condensée en trois parties qui n’en font qu’une, sorte de Trinité à l’échelle de l’homme au regard de toutes les trinités divines définies dans toutes les religions du monde. Je comprends alors que l’homme qui possède ces trois sciences est capable d’exprimer clairement ce qu’il sait et de convaincre. Il a appris à parler et à mettre ses pensées en ordre afin d’être cohérent et concis.

Toutefois, dans notre société moderne et profane d’image et de paraître, dans une Université pourtant fondée dès son origine sur l’enseignement des arts libéraux, le danger n’est cependant pas si éloigné de voir - tels les sophistes de l’antiquité - celui qui sait convaincre et persuader qu’il a raison, même si ce n’est pas le cas, prendre le pas sur le savant, celui qui sait. Et Platon de rajouter en son temps : « C’est donc un ignorant qui parle à des ignorants qui l’emporte sur le savant ». Nous est-il alors possible de refuser l’artifice de la rhétorique ? Pour résoudre cette difficulté, Descartes propose une solution nouvelle dans sa préface aux Méditations métaphysiques : au lieu de démontrer en suivant l’ordre de la vérité des choses, à la manière des géomètres, Descartes propose de suivre l’ordre de ses pensées. La démonstration philosophique suivra dès lors la voie de l’analyse : montrer comment les effets dépendent des causes. 

L’Universitaire que je suis dans la vie profane - scientifique qui plus est - sans doute plus à même d’appartenir au quadrivium, et à qui notre Frère 1er surveillant à demander de coucher à l’écrit un travail sur l’art de la parole, ne peux s’empêcher en cet instant de tourner ses pensées vers cette citation d’un illustre compagnon dont le nom a traversé les âges, Villard de Honnecourt :

« Qui est le Maître ? Celui qui ne sait pas.
Qui est le Compagnon ? Celui qui ne le dit pas.
Qui est l’Apprentis ? Tout le monde ».
           
Socrate - Maître à penser s’il en est - osait avouer qu’il ne savait rien, affirmant que l’homme demeurait un éternel apprenti ce qui revêt un état d’esprit à mettre en œuvre.
Mais ce Compagnon de la citation, que ne dit-il pas ? Qu’il l’est ? Qu’il ne sait pas ? Ou à contrario il ne dit pas qu’il sait ? Parce que l’enchaînement des phrases peut même nous placer dans la posture du rhéteur ce que je me refuse à faire en cet instant où je m’apprête à conclure mon travail tant je suis intuitivement convaincu que se borner à ne dire que ce que nous sommes serait vains mots. « Est Compagnon celui qui a réalisé un Chef d’Œuvre » pourrait conclure dans son contexte historique Villard de Honnecourt nous engageant par la même à la plus grande modestie.

J’ai dit Vénérable Maître.

V\ G\ 


6040-1 L'EDIFICE  -  contact@ledifice.net \