Obédience : NC Loge : NC 19/01/2000


Les silences auront fait beaucoup de bruit malgré tout...

Première interrogation s'il en est, de quels silences parlons-nous ? Du silence de l'Apprenti au silence tout court, du silence refuge au silence musical, tous seront évoqués.
Une première règle s'établit dans ces échanges, le Maçon doit-il se taire et conserver le silence devant les exactions les plus diverses qui l'entourent dans le monde profane ? Quelle est la règle en fait ? Quand doit-on franchir le pas et ne plus se taire ?... Le silence deviendrait alors une sorte de complicité passive et pour le briser, cela ne peut pas se faire seul. La fraternité universelle de la Franc-Maçonnerie comme clé d'ouverture, un seul cri jaillissant et refoulant tous les silences...

En chemin, nous avons pensé au silence héroïque des combattants de l'ombre parmi lesquels se trouvaient des Frères, des Frères partis à l'orient Eternel alors que nos pays vivaient de sombres moments. Il n'y a pas si longtemps. Sans leur silence, qu'en serait-il advenu de leurs compagnons d'armes ? Silence, étrange refuge courageux de ces âmes fières qui ne voulaient pas trahir.
Déjà émerge une idée importante, le silence est un paradoxe à lui seul : le meilleur et la pire des choses... L'un d'entre nous dira d'ailleurs, et je le cite :
« C'est ce passage à la limite de la dialectique texte/contexte qui rend, à mes yeux, le silence si fascinant et qui me fait recevoir, avec tant de joie maçonnique ces « textes sur le silence » qui voltigent et bruissent silencieusement, comme des anges de la fraternité, entre nos colonnes virtuelles ».

Un paradoxe, de la poésie, des idées fortes proches des souvenirs des vies de chacun, un zeste de philosophie, un peu d'humour et beaucoup d'émotions. Le décor est planté, les silences vont vraiment faire parler d'eux...

Et tout commence, bien entendu, par le silence de l'Apprenti. Quelle plus belle chose dans la Franc-Maçonnerie que ce silence imposé qui est la plus forte symbolique connue chez nous ? Ce silence là est d'or. Se taire avant de parler. Observer avant d'agir. Voir avant de faire. Il règne ainsi une espèce de paix durant ce temps de silence imposé.

Et pourtant, certains se sont sentis frustrés en étant confinés à un silence obligatoire. Puis, insidieusement, le silence leur devenait quasiment confortable évitant ainsi de s'exprimer sur des sujets peu aisés. Sentiment qui se retrouve encore chez certains d'entre nous, partis depuis fort longtemps du Septentrion. Et ce silence-là, paresse intellectuelle ou lassitude ?
Questionnement aussi de l'Apprenti qui ne pense plus au silence mais écoute le rituel, les symboles et quand il devient Compagnon, il est déjà trop tard pour profiter de ce silence formateur et régénérateur.

Pour rester dans nos Ateliers, il survient aussi deux autres silences : celui qui suit une planche trop hermétique et l'autre, qui sanctionne une planche dont le silence final est accueilli à regret. Les deux sont aussi évocateurs que réels.

Il y a aussi ce fameux « Vénérable Maître, le silence règne sur l'une et l'autre Colonne... » et à ce coup de maillet, combien sommes-nous à nous sentir frustrés et malheureux de l'insuffisance de notre travail et de celui de nos Sœurs et de nos Frères ? Silence troublant de la fermeture de la Loge, silence qui sanctionne le travail de tout l'Atelier mais dans lequel nous plongeons seuls.
Puis nous sommes sortis des silences de nos Respectables Loges pour savourer ceux qui sont à l'extérieur. A commencer par la philosophie du silence. Et ainsi :
« J'appelle silence tout ce qui reste quand on se tait, c'est-à-dire tout. Non l'absence des mots, donc, mais la présence des choses. Le silence est un autre nom pour le réel. C'est la vérité réduite à sa plus simple expression. La parole ne vaut que par l'épaisseur du silence qu'elle traverse :
considérable (dans la confidence ou l'aveu),
moyenne (dans la discussion)
ou nulle (dans le bavardage)
... »

Ou encore...
« ...Le silence des espaces infinis, qui effrayait Pascal, peut-il être absolu ? Le silence - mais, alors, celui-là angoisse - n'est-il pas simplement l'absence de réponse à mes questions, l'impossible intelligibilité des choses et des êtres ? Alors peut-être le manque de ce que j'attends, l'effort du langage pour sauter par-dessus son ombre me font-ils reconnaître, comme à Ludwig Wittgenstein, « qu'il y a du mystique », mais en sachant bien que « ce dont on ne peut parler il faut le taire » (dernière proposition du Tractatus logico -philosophicus).
Saurait-on pour autant y trouver la garantie d'une présence ?
(Henri-Jacques STIKER).

Il s'agit là d'une variété spéciale du silence volontaire : ce silence philosophique part de l'opinion (incertaine et donc hypothétique) que pour atteindre la connaissance intime de ce qui ne peut se dire (l'ineffable) peut-être vaut-il mieux entrer en soi et, quand le verbe s'est enfin tu, contempler ce vide intérieur, qui est attente d'une réponse.

De la philosophie à la musique, il n'y a qu'un pas. Pas que nous avons allègrement franchi en pensant aux sept silences musicaux et à la force du silence dans une partition. Un silence qui se fait brutal devient aussi fort que la musique elle-même. Après la dualité du silence, nous découvrions sa force intrinsèque.

Nous avons découvert les non-dits avec les silences... Non-dits qui touchent souvent et malheureusement nos Obédiences et les fausses opinions que se font certains d'entre nous. Alors faut-il faire silence devant ces exagérations ou faut-il le briser pour que règne enfin une véritable harmonie entre les Maçons ? Le silence comme passerelle ou comme moyen de passage...?
De là nous avons pensé aux sourds pour qui le silence est le monde de tous les jours, l'univers qui nous paraît si pauvre à nous entendants et si riche de sens pour eux. Qu'en est-il de l'Initiation de telles personnes. Avons-nous des Sœurs ou des Frères sourds ? Savons nous tendre la main et avons nous initié des sourds. La question n'a eu que le silence pour réponse...

Nous avons voyagé sur les Océans ou plutôt sous le miroir de leur surface. Comment na pas évoquer le monde du silence si cher à certains d'entre nous : Cousteau a parlé de monde du silence, comme d'autres pensent que la mer est bleu. La couleur de la mer n'est que le reflet de son ciel et son silence n'est que celui des bruits que l'on ne perçoit pas.

Les voyages se poursuivent à un rythme soutenu et nous jetons l'ancre dans le silence des abbayes et des monastères. Silence qui se rapproche de celui de nos Temples. Quête de l'individu dédiée à Dieu pour les uns, recherche de la vérité pour les autres et le silence au milieu. Le silence en général, la règle du silence, le silence qui règne au réfectoire pendant le repas, le grand silence de la nuit. Nos agapes sont sûrement moins silencieuses mais pour le reste ?
Nous n'avons rien oublié : le silence sur les bancs de l'école qui autorise le calme pour mieux comprendre, le silence du désert qui enseigne l'humilité, le silence du cabinet de réflexion, le silence des média,...

Pour conclure, quelques extraits, quelques proverbes, quelques textes choisis :
« Le silence est aussi plein de sagesse et d'esprit en puissance que le marbre non taillé est riche de sculpture. »

« Le silence après du Mozart, c'est encore du Mozart. »

« Presque tout ce qui est en paix ne rend aucun son. Plantes et arbres n'ont de voix, mais que les agite le vent, ils frémissent. L'eau n'a pas de voix, mais si le vent la froisse, elle rend un son, si on la frappe elle retentit, si on la contient elle gronde, si on la fait bouillir, elle chante. Métal et pierre n'ont pas de voix, mais qu'on les frappe ils résonnent. Ainsi des hommes : ils ne parlent que si on les force. S'ils désirent quelque chose, ils chantent. S'ils sont tristes, ils pleurent. Les sons franchissent leurs lèvres quand ils ont perdu la paix. »

« N'ouvre la bouche que si tu es sûr que ce que tu vas dire est plus beau que le silence. »

« Pendant les moments de silence, j'écrivais ce à quoi je pensais, parce que ce à quoi je pensais était en quelque sorte dédié à ce patient qui ne pouvait pas parler au moment où il était. »

« Quand on a arrêté les membres de l'intelligentsia
Je n'en étais pas, je n'ai rien dit.
Quand on a arrêté les communistes
Je n'étais pas communiste, je n'ai pas protesté.
Quand on a arrêté les juifs,
Je n'étais pas juif, je me suis tu.
Quand on a arrêté les socialistes,
J'ai gardé le silence.
Et puis quand on m'a arrêté,
Il n'y avait plus personne pour protester.
 »

« Une vieille dame, meurtrie par la vie, avait été recueilli par ma famille. C'est elle qui nous préparait, enfants, des spécialités bretonnes et nous offrait des gâteriesun jour, les uns après les autres, elle nous a fait appeler. Elle était dans son lit silencieuse, le visage apaisé presque souriant, elle est morte devant nos yeux, nos yeux d'enfants. Ce moment, se visage, son silence m'accompagnent, comme son dernier message d'Amour. »

« Il est cinq heures. A travers les fenêtres closes on entend le vent, on est au mois de Décembre. Il fait froid dehors et, paradoxe, j’ai chaud, très chaud. Il est là, sur son lit, couché depuis plusieurs jours… Sa respiration haletante, parfois suspendue pendant une longue période, si longue qu’elle semble définitive… Et puis, une profonde inspiration relance la vie dans ce corps qui n’en fini pas de souffrir…
Il est cinq heure, je le sais car l’horloge du clocher vient d’égrener le dernier coup, quand tout d’un coup, sans que rien n’annonce l’imminence Elle est arrivée. D’un seul coup un grand silence s’est fait. J’ai cru entendre comme une sorte d’étoffe que l’on déchire. Je ne sais si le vent soufflait encore, mais c’était un silence profond. Jamais je n’avais éprouvé une telle impression de silence.
Il s’est tu, il est entré dans un silence où seuls sont admis les évadés de la vie.
J’ai sa main dans les miennes et son silence devient étourdissant, j’entends sa joie éclater à mon arrivée, j’entends son rire lors du dernier Noël, j’entends…j’entends…non, ce silence là est parfaitement audible et j’entends parfaitement tous les conseils que je n’écoutais que d’une oreille distraite. D’ailleurs qui suit les conseils du Père ?
Voilà, le Père n’est plus et toute ma vie je retiendrai ce bruit silencieux qui a marqué son passage à l’Orient éternel.
Nous serons toujours des apprentis lors de ces moments là.
 »

FIF-THEMA


3232-6 L'EDIFICE  -  contact@ledifice.net \