Obédience : NC Loge : NC 08/11/2013

 

La Mise à l’Ordre

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V\ M\ et vous tous mes sœurs et mes F\, en vos grades et qualités,

La mise à l’ordre est le premier geste que l’on m’a appris lors de mon initiation. Une posture plus qu’un geste d’ailleurs ! Car attention à ne pas confondre Mise à l’Ordre et Signe guttural, car la Mise à l’Ordre est une posture, le Signe guttural est un geste, pour des commodités de langage, il m'arrivera d'employer le mot « geste » mais c'est de posture dont il sera question.

Cette posture en elle-même est pour moi une torture ! J’ai un genou qui ne m’obéit que rarement depuis un accident de voiture et je suis gauchère ! Inutile de vous dire combien ce geste ne m’est pas naturel du tout ! Il n’était donc pas évident de faire une planche sur le sujet. Néanmoins, l’exercice plus il est ardu, plus il est attrayant et riche d’enseignement…

Ce geste pouvait provoquer en moi un rire moqueur tant je me trouvais ridicule dans cette position ! Je semblais bien empotée avec ce coude levé (sans même un verre à la main !) qu’il fallait que je mette toujours plus haut, ce dos droit tendu et ces pieds à l’équerre...j’ai cependant très vite admis qu’il fallait aller plus loin que la simple répétition d’un geste de façon simiesque. Mais qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire ?

« La mise à l’ordre, la mise en ordre » …mettre en ordre…ça ressemblait presque à un « garde à vous » militaire ! Étonnant ! Garde à vous, comme « prenez garde à vous » et pour ce faire « mettez-vous à l’ordre » …mouais…ça pourrait coller…prendre garde à sa parole, réfléchir avant de parler…autant pour se protéger soi que pour protéger les autres de ce qu’on s’apprête à dire…car entre ce que je dis, ce que l'autre comprend, ce que j'ai réellement voulu dire et ce qu'il a réellement compris et/ou retenu, il y a tout un monde ! C’est pourquoi, même en dehors du rituel, prendre garde à ce qu'on exprime est avant tout un exercice de bon sens.

Je n’ai reçu aucune explication sur ce geste, il faut dire aussi que je ne les ai pas demandées, j’ai donc dû me faire ma propre idée et petit à petit trouver, et chercher, mes propres réponses en mettant en résonance ce que j’ai pu observer lors de nos tenues et mes recherches personnelles.

Mettre mon corps à l’équerre en tous ses points : pieds, bras, mains et former ainsi pas moins de 3 équerres ! Déjà, tout un symbole en soi… Ce faisant, le maçon avant de parler, se couvre de l’équerre, se met à l’équerre…rectitude, droiture et exactitude de la mesure qu'il ne faut cependant pas confondre avec la rigidité

.L'Équerre se rapporte à la « Matière » qu'elle symbolise, qu'elle rectifie et qu'elle ordonne. Le symbole maçonnique par excellence !

Les pieds bien au sol, relié à la terre, le maçon est donc en adéquation avec le monde qui l’entoure, il n’est pas en dehors des réalités. Il met le bras et la main sous sa gorge pour ne pas que son esprit soit guider par ses passions, son enthousiasme et son envie de communiquer. Le maçon raisonne, du moins, il tente de le faire ! J’ai pu observer, lors de nos tenues que parfois l’émotion n’est jamais loin pour autant mais il faut sans doute s’efforcer de ne pas lui laisser trop de place…pas toujours facile, il faut bien en convenir !

Ce geste est aussi vecteur d’énergie positive, il fait circuler la pensée.La main se trouve au niveau de la gorge. Dans la tradition de l’hindouisme elle est positionnée sur le 5ème Chakra appelé Vishuddha, il est le chakra de la communication. Il favorise l’expression par la parole, la relation avec l’extérieur, la créativité par le son, l’imagination. Il est également en rapport avec l’audition et nous met à l’écoute de notre guide intérieur. Il permet de capter les informations des plans subtils et de les transmettre. La rectitude du corps qui semble ancré dans le sol, comme un lien entre le ciel et la terre, entre la voute étoilée et le pavé mosaïque, comme un axis mundi…comme un i dans l’espace du temple.Tout cela peut paraitre bien austère à qui ne voit en lui qu’une simple posture.

Mais petit à petit ce geste prend tout son sens pour l’apprentie que je suis…surtout lorsque nous le mettons en résonance avec « l’ordo ab chaos ». La pensée quand elle est structurée, quand elle sort du champ du « Chaos » quand le geste l’accompagne, se fait plus limpide, plus précise, plus claire, plus ordonnée.

Quand ce geste est fait avec désinvolture, sans en comprendre véritablement le sens, alors il se transforme rapidement en un banal objet de folklore. Apprendre la mise à l’ordre ne se fait pas sans le comprendre, sans se l’approprier, sans s’en imprégner...

Soit on le considère comme un élément du décor maçonnique et il devient alors amusant, peu important et l’entropie gagnera du terrain laissant place non pas à « ordo ab chaos » mais « chaos ab ordine » (le chaos nait de l’ordre).Soit on considère ce geste comme essentiel à la pratique maçonnique et dans ce cas il faut lui garder une place de choix, s’appliquer à l'exécuter correctement, lui donner et lui garder tout son sens, et s’imprégner du symbole qu’il suggère.

Cette posture donc, contrairement à ce que je pensais au départ, n’est pas aussi surprenante qu’elle en a l’air. Elle nous donne le temps de structurer notre pensée, d’anticiper la parole… Vous devez bien le savoir, vous qui l’expérimenté, il n’est pas si simple de parler avec la main sous le cou !La mise à l’ordre suppose une dynamique. On peut alors utiliser l'expression de « symbole agi ». (1) On ne s’adresse pas à sa loge n’importe comment, on se lève et se mettant à l'ordre, on se dispose à parler. La parole se fait donc avec constance. Il signifie « je suis en possession de moi-même, je m’attache à juger de tout avec impartialité » …la mise à l’ordre c’est l’éloignement de ses passions. Le maçon qui entre en loge affirme par son geste qu’il a éloigné de lui, l’impulsivité et les influences extérieures, il a l’âme dégagée et l’esprit serein. Ce geste est le signe extérieur de cet acte induit par une volonté de contrôle. Accompagner la parole de cette posture, appelle le calme et lui donne plus de profondeur, d’épaisseur. Elle appuie la parole, elle lui donne son sérieux même dans le rire ! Par ce geste, je signifie que ce que je vais dire est pensé et pesé. L'énergie est canalisée, transformée. Sans sacraliser la parole, ni même la rendre insignifiante, je lui offre un cadre et ce faisant, j’éloigne de moi un égo trompeur.

Dans les arts libéraux, c’est le TRIVIUM, l’art du verbe, le pouvoir de la langue, la structure de la pensée. La grammaire et la dialectique accompagnées du geste qui en souligne l’essence et éloigne l’impulsivité.Classiquement et de façon exotérique on lui attribue la signification suivante : « je préfèrerais avoir la gorge coupée, plutôt que de révéler les secrets qui m’ont été confiés ». Je suis un maçon qui parle mais qui sait aussi se taire, cette posture donc, ouvre et ferme la parole comme elle ouvre et ferme les travaux de notre atelier.

Cependant la parole n’est pas pour autant délaissée, elle passe par le prisme du geste qui lui donne sa légitimité, lui interdit la vélocité et lui donne toute sa force...

Chaque maçon (en dehors du Vénérable et des officiers, sauf lorsqu'ils parlent pour eux-mêmes) qui prend la parole en loge doit se mettre à l’ordre, nul est exempt de ce geste, il le doit à son atelier, car n’oublions pas que nous ne sommes pas en réunion, mais en « tenue » et qu’à ce titre, nous participons au bon déroulement de notre rituel, avec justesse et précisions et que nous lui devons un respect sans concession.

La Parole est alchimie, car la parole transforme, construit. La mise à l’ordre permet cette transformation. Elle est « initiation ». Je dis et je m’entends dire. Tout un processus ! C’est parce que je me mets à l’ordre que je transforme ma pensée qui pourrait avoir facilement tendance (et parfois malgré moi) à écouter mon limbique et non pas mon cortex, à savoir, mon cœur et non pas ma tête…

La mise à l’ordre, alors, impose rigueur et détermination, elle aide à ne pas disperser une pensée trop sporadique.

Le maçon souvent a déjà réfléchi à ce qu’il allait dire avant même de le dire mais par le geste, au moment où il se lève, il contrôle le flux de son verbe…et par le geste, le verbe, alors, se fait chair ! Le corps se met à l'écoute de la parole et inversement ! Car la position du corps est le vecteur de la transformation du verbe.

L’apprentie comprend donc en observant la règle suivante « si tu parles fais en sorte que tes paroles soient plus belles que tes silences ». Cependant, l’apprenti ne parle pas encore, il ne se met à l’ordre que lorsque le vénérable le demande…trois fois dans le rituel, il se met à l’ordre. Qu’est-ce que cette attitude peut donc signifier pour lui qui n’a encore pas la parole… ?

Certes, il apprend lui aussi à mesurer ses passions mais il n’a pas encore à se mettre à l’épreuve du geste et de la parole simultanément. Son tour viendra à n’en point douter et il pourra compter sur la bienveillance de ses frères et sœurs pour l’y encourager…car pour l’apprenti : quand l’inconnu nous entoure, le silence est confortable, il n’est donc pas pressé de s'exprimer. Et la posture qu’il emploie reflète donc pour lui sa position dans la loge, elle le sépare du temps profane et du temps sacré.

La mise à l’ordre pourrait donc signifier qu’il se défend de parler, qu’il se coupe volontairement la parole pour s’imposer au silence par sa propre volonté et dans le respect de son statut d'apprenti.Il existe une dimension esthétique dans la construction du rituel, une véritable harmonie, une tonalité unique.

Cette posture devient alors harmonie pour lui. Harmonie avec la loge tout entière…l’harmonie en musique c’est ce qui relie les accords entre eux, c’est la construction « verticale » de la musique, (en opposition à la mélodie que l’on dit « horizontale »), de là à dire qu’il se met au diapason…ça reste musical. L’apprentie ne joue encore d’aucun instrument mais il entre par ce geste dans l’orchestration de la loge. Son silence ne l’isole pas car la mise à l’ordre le relie à ses frères et sœurs. Il est l’UN relié au TOUT, par son geste, il participe également et activement à l’égrégore.

La mise à l’ordre est donc le symbole de l’adéquation du maçon avec son temple intérieur et avec le temple tout entier.

Le maçon ne fait plus qu’un avec la loge et avec ses frères et sœurs…il est au diapason disais-je…il entre dans la construction harmonique du temple. Le geste qu’il emploie est le 1 + √5 / 2...le nombre d’or, celui qui le met en ordre avec son atelier, le temple et l’univers.

En cela il est fidèle à ce qu’il mettra une vie à apprendre :

« Tu sépareras la terre du feu, le subtil de l’épais doucement, avec grande industrie ». (2)

J’ai dit !

F\ F\

(1) René Guénon dans son ouvrage « Aperçus sur l'initiation » chapitre XVI, écrit : on pourrait dire encore que les rites sont des symboles « mis en action », que tout geste rituel est un symbole « agi » (...) (2) « la table d’émeraude » - VII


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