Obédience : NC Loge : NC 19/10/2006

Le  Fil à Plomb

Depuis des millénaires, tout maçon opératif contrôle avec un fil à plomb la verticalité des pierres qu'il assemble une à une et celle de l'édifice qu'il élève.

Hier encore profane, ce simple outil me permettait de vérifier la stabilité des navires à leur naissance, afin qu'ils se tiennent droit et en équilibre, entre la poussée d'ARCHIMÈDE et la gravité de NEWTON. Ces 2 forces physiques opposées m'ont suggéré la lutte de nos contradictions sur la perpendiculaire symbolique.

Aujourd'hui jeune apprenti, je sais que MAÂT représente l'équilibre établi par le Créateur, le symbole de la justice et de la vérité. Celui qui anime notre quête maçonnique, entre l'élévation espérée de notre conscience individuelle vers la Lumière et l'introspection de notre ego.

Car, si le fil à plomb matérialise bien une perpendiculaire physique, c'est pour nous maçons spéculatifs, le symbole d'une droiture morale qui désigne nos obligations envers l'humanité. Tel le compas magnétique indique fidèlement le Nord au marin, la perpendiculaire donne son cap de vie spirituelle et morale au franc-maçon.

Plus encore, saisi entre les doigts et tendu sous l'effet d'une force mystérieuse, quasi-divine, cet outil symbolique offre la sensation inouïe qu'il unit le centre de la Terre à l'infini du Ciel. Comme un Arbre de la Vie, il réalise l'Alliance harmonieuse de notre origine spirituelle avec le Grand Architecte de l'Univers.

MAÂT figurant le symbole cosmique de l'ordre de cet Univers et établissant le comportement des êtres humains, elle m'a conduit à rechercher dans les symboles égyptiens. J'y ai trouvé une représentation de notre perpendiculaire maçonnique.
Il s'agit d'un hiéroglyphe représentant un arceau qui, dans la lecture ésotérique des initiés, signifie « la naissance » ou plus précisément le « nouvellement né ». C'est-à-dire la représentation de Celui qui s'éveille à la Lumière, après avoir tâtonné dans les profondeurs obscures et, qui, enfin élu, voit sa « vraie vie » transfigurée par ce face-à-face.
Triomphant alors de l'homme-animal, il sent s'exprimer en lui « le souffle » de l'Eternel, sans commencement ni fin, à l'image de cette verticale qui s'inscrit du centre de la Terre au milieu du Ciel, joignant l'alpha à l'oméga.
La verticale égyptienne illustre aussi une sorte de lien supérieur qui relie la naissance et la mort. Elle se trouve être le fil conducteur de l'incarnation de l'âme ou du kha des égyptiens. Elle signifie à l'homme qu'il n'est qu'un élément dépendant d'une force invisible qui le dépasse.

Dans cette quête existentielle, l'Égypte ancienne utilisait bien sûr le fil à plomb pour construire, mais surtout pour positionner les pyramides dans le mouvement des étoiles et donc élever la dépouille de ses pharaons vers RÂ.

Maçons, astronomes, navigateurs et architectes utilisaient la faculté mystérieuse du fil à plomb. Tour de BABEL, totems, menhirs, obélisques, minarets, cathédrales : l'homme s'est entêté à les dresser vers le ciel, avec l'énergie de la foi pour un dieu, un soleil, mais en perdant peu à peu la valeur symbolique de cet instrument.

Métal vil et gris, métal solaire, le plomb est symbole de connaissance et de gloire. Dans l'Ancien Testament, le livre du prophète AMOS nous rappelle que le gouvernement de Dieu, qu'il s'agisse de sa maison ou du monde, est toujours saint, juste et invariable, que rien ne fera dévier sa justice divine, pas même Israël :

« ...et voici que le Seigneur se tenait sur un mur vertical, et Il avait dans sa main un fil à plomb. Et Yahweh me dit : " Que vois-tu, Amos? "Je répondis : " Un fil à plomb. "Et le Seigneur me dit : " Voici que je mets le fil à plomb au milieu de mon peuple d'Israël. Je ne passerai plus par dessus lui ».

L'orgueil de l'homme déchire le ciel et brave la gravité pour finalement s'en affranchir, mais progresse t'il sur le chemin de sa spiritualité ? Quelle quête poursuit-il ? A t'il suffisamment et humblement réfléchi sur ses propres valeurs avant d'oser transformer le monde du Créateur ?

Avant de pouvoir espérer être admis à connaître ce que nul ne doit connaître : les secrets de l'origine et du devenir de l'homme. Que signifie cette vie ? Où doit-elle me mener ? Que dois-je accomplir ? Saurons nous, Frères Maçons répondre à cette question ?

Sur la colonne du Nord, je m'interroge face au bijou porté par le Second Surveillant et qui brille au solstice du midi. Le plomb m'inspire bien sûr ma dépouille profane abandonnée à la grisaille du monde profane, mais aussi que va s'opérer dans le coeur de la Terre une transformation alchimique, une transmutation, pour trouver la lumière dorée du monde initiatique.

Je médite encore sur ma cérémonie d'initiation.

Je revis les épreuves de l'eau et de la terre, de l'air et du feu, en y devinant des rapports spirituels complémentaires comme sont le YIN et le YANG :
·                      l'eau source de vie, me purifie et me régénère ;
·                      le souffle du Grand Architecte élève mon esprit ;
·                      le feu détruit le Malin en moi, le réduisant en cendres ;
·                      Enfin, la terre fécondée par l'eau du Ciel et éclairée par les rayons du soleil engendre l'initié que je suis devenu.

Parce que mes vicissitudes profanes d'hier sont encore proches, les 2 premiers vers de KIPLING résonnent tout particulièrement en moi et m'encouragent sur le chemin initiatique : «Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,... ».

REBATIR ! Voilà un mot qui me convient ! J'ai compris que pour vérifier KIPLING et devenir un Homme, il me faudra accepter SOCRATE, « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l'univers et les dieux » ; il me faudra gratter jusqu'à l'os mon squelette et polir finement mon âme pour bâtir ce « nouvellement né ».

Sur la colonne du Septentrion, avec gravité, je descends le long de la perpendiculaire, vers le nadir. Descente dans le VITRIOL de mes ténèbres intérieures, dans la lave de mes pensées brutes, fournaise de mes contradictions, de mes doutes et de mes erreurs passées. Je tente d'approcher la vibration de mon âme, que je sais intimement brûler de fraternité, mais d'une flamme encore trop modeste. Je travaille à la dégager de l'épaisse gangue profane, à fertiliser ses ambitions fraternelles.

Les pieds sur la terre, je taille ma pierre brute à l'équerre pour découvrir ce diamant qui me fera jaillir sur la perpendiculaire de la Connaissance et atteindre le zénith, où rayonnent la lumière absolue et le degré de conscience cosmique le plus élevé.

Sur cette sorte d'échelle de JACOB, symbole de la profondeur de la Connaissance, je m'engage avec humilité, pour transcender l'inférieur en supérieur ; je prends conscience de l'infinité de l’œuvre à accomplir, mais aussi de l'ampleur de mon engagement maçonnique quotidien.

A côté de vous mes Frères, la chaleur fraternelle m'irradie progressivement.

Avec l'aide de notre rite, j'ai hâte de progresser sur la voie de l'équité et de la générosité. Mais, je me doute que le cheminement sur la perpendiculaire est difficile. Le fil à plomb peut vibrer et dévier sous l'effet des chocs émotionnels, rendant périlleuse la rectitude de mes décisions entre tolérance et complaisance.

Car, le véritable choix de l'Homme n'est pas entre ce qu'il croit être le Bien ou le Mal — ce

serait simple et définitif — mais entre le Bien et un autre Bien, entre deux valeurs essentielles, qui tout à coup, par une sinistre facétie du destin se trouvent en contradiction à un point précis de la perpendiculaire. Et en choisissant un Bien, on renie l'autre : dilemme cornélien que je crois percevoir dans le pavé mosaïque.

Car, la communication spirituelle est incessante sur la perpendiculaire. Unis par le fil à plomb, je vois le ciel et l'homme certes, mais aussi et non moins la terre et les hommes. Le don du ciel s'échange contre le don de la terre.

Dans Terre des Hommes, Antoine de SAINT-EXUPERY traduit notre possible relation entre le ciel, la gravitation et les hommes :
« ...La gravitation m'apparaissait souveraine comme l'amour. » écrit-il.

Désormais l'appel du ciel se répercutera toujours pour lui en appel de la terre et l'amour souverain, comme la gravitation, le ramènera toujours vers les signaux des hommes.

En conclusion, devenir un homme peut paraître simple, mais se surpasser et s'accomplir ?!

Les trois commandements de l'éthique de SAINT-EXUPERY m'incitent à croire qu'il existe un autre temps, un autre espace me semble t'il, que ceux que nous proposent l'épicurisme et l'égoïsme ambiants de notre société dite moderne.

Elle tend à écarter nos valeurs essentielles de la perpendiculaire symbolique, que sont l'esprit fraternel et le nivellement des inégalités, l'amour humain et l'équité.

Mon voyage d'initié vers la chambre du milieu ne fait que commencer pour chercher la juste vibration de mon âme.

Mon maillet, mon ciseau et mes mots sont encore peu habiles.

Mes efforts sur le chemin maçonnique qui me transforme, comptent peut-être autant que le résultat. Ils devront s'inspirer de la tension constante du fil à plomb, pour me hisser un peu plus dans l'harmonia mundi, puis tenter d'apporter ma pierre au perfectionnement moral de l'humanité.

Et lorsque viendra le moment de peser mon âme, la plume de MAÂT posée sur le plateau de la balance et mon coeur de défunt sur l'autre, je forme l'espoir que le poids de la sincérité de ma démarche l'emportera ; qu'en m'approchant du Delta rayonnant, je verrai défiler mon engagement maçonnique, rectiligne et continu, sans aucune affection d'intérêt, selon la perpendiculaire et l'équerre.

MAÂT est grande et son action est permanente comme la perpendiculaire. Elle est le chemin ouvert à l'initié.

J'ai dit Vénérable Maître.

Philippe R\


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