Les Trois Voyages
Planche du Frère
Orateur
Sortis
de la Terre où germe la Vie de ce Monde, mon très
cher F\…,
tu es venu à la
Lumière, tu as accompli, sous le bandeau et en conflit avec
les forces
élémentaires, les trois voyages
imposés au Myste et tu as subi les Epreuves
purificatrices ; tu as mimé le Combat de la
conscience humaine se
dégageant de la servitude animale pour
s’élever à l’altitude de
l'esprit.
Aveugle
cheminement, parfois semé d’embûches,
marche nocturne où tu as abandonné à
l'Eau, à l’Air et au Feu, les lambeaux
d’un vêtement de misère et
d’erreur pour
te présenter nu
au seuil de la Vérité.
Étrange mise en œuvre d’un
étrange concept d’une science initiatique dont
tant
d’hommes illustres ont éprouvé
l’efficacité, avant toi et depuis la plus haute
Antiquité.
Mais
regardons mieux ce mystère ontologique…
Le
tout petit enfant a les réactions des différences
perçues sur les embryons
d’organes sensuels héréditaires, et ces
réactions sont nourriture première de
ces embryons. Le contacte de l’air le fait crier, et ce cri
fait jouer l’organe
de la respiration, de même que le contact du sein fait jouer
le réflexe de
déglutition et les variations d’ombre et de
lumière mettent en action le
chimisme de la rétine. C’est l’auto
organisation d’un mouvement séparé de
celui
de la mère, vibration qui structure son support
élémentaire solide, liquide
aérien et igné, comme une gamme de sons
répétés forme peu à peu
à ses
vibrations l’instrument qui la produit. C'est la Vie qui
construit l’une de ses
formes dans la Réalité du Monde, manifestant
l’intelligence d’un Grand
Architecte.
Comment
apparaît maintenant la conscience d’être,
c’est-à-dire la notion que ce
mécanisme intelligent a de soi ?
Chacune
des différences perçues crée un
frayage sur le mécanisme vivant,
c’est-à-dire
un arrangement particulier qui se reproduira d’autant plus
aisément qu’il aura
été senti plus souvent.
L’enfant
saisit un objet et le laisse tomber : un bruit ce produit
créant son
frayage. Redonnez l'objet à l’enfant qui le
lâche à nouveau : il sourit au
bruit analogique, il le reconnaît. Poursuivez
l’expérience et il poursuivra la
sienne jusqu’à fatigue pour reproduire un bruit
qu’il juge intéressant ;
il a maintenant conscience de pouvoir le produire à
volonté.
C’est
là l’origine de toutes les choses avec lesquelles
on amuse les bébés et
auxquels ils prennent après celui du sein ou du biberon.
C’est ainsi que de
biberon en biberon et de chose en chose, par la mémoire, ses
combinaisons et
ses synthèses, l’homme prend conscience de ce
qu’il veut, c’est-à-dire de ce
qu’il n’est pas comme dit J.P.Sartre :
essai d'être inversé.
Combien
d’hommes sont demeurés à ce stade de la
Vie dans les Eléments bien qu’ils
soient devenus experts en toute chose qu’une race
ingénieuse ait pu inventer,
et avalé tous les gros livres où elle en expose
les mécanismes
compliqués ?
Il
y a ceux qui inventent pour inventer, du yoyo à la bombe
atomique, ceux qui
amassent de l'or avec les machines inventées, et ceux qui
les utilisent avec
habileté.
Les
très intelligents savent tout, parce qu’ils
détiennent le feu avec une boîte
d’allumettes. Mais, n’étant attentif
qu’aux choses extérieures, ils ne savent
ni qui ils sont, ni ce qu’ils sont. Pour eux
connaître signifie user de ;
user de la boîte d’allumettes pour mettre le feu
partout, n'importe, car
comment imputer une responsabilité à celui qui
n’est pas ?
Pour
l’homme de ce stade, vivre c’est se passionner pour
un maximum de choses et la
raison du progrès, c’est d’en vouloir
d’autres. « Ce, lui est,
dit
Pascal, une peine insupportable d'être obligé de
vivre avec Soi. Aussi tout son
soin est de s’oublier soi-même, et de laisser
couler ce temps si court et si
précieux, sans réflexion, en s’occupant
de choses qui l’empêchent d’y penser ».
(Pascal. Pensées).
Nous
appelons cet homme un Profane et nous disons qu’il est dans
les Ténèbres parce
que hors de la voie où il pourrait découvrir son
Soi-même, où son être négatif
pourrait s’inverser en être positif.
Comment
ce retournement toujours possible peut-il
s’opérer ?
Tout
d’abord en obligeant la Pensée à
revenir à
son point de départ, à
l’élément
Terre où la Forme prend racine et revient
poussière
éparse ; à refuser la
fausse lumière de rapports sans commune mesure avec
l’être véritable.
Tu
connais maintenant le processus mimétique à ce
retour au noir pour l’avoir
intimement suivi dans le Cabin\de Reflex\.
Tu sais maintenant comment chacun tente de voir ce
qu’il est hors de sa structure
élémentaire
éphémère en méditant trois
questions
qui se résument par : Qui suis-je ? Ou
suis-je ? Ou
vais-je ?
Peut-être
quelques-uns d’entre nous n’ont-ils trouver
qu’un
trou, manque de tous les
manques ; n’ont-ils vu qu’ossements
funèbres et
faux de Saturne
s’inclinant sur leur tête. Qu'importent ici toutes
les
choses du Monde, celles
d’occasion et celles de luxe, celles qui font rire et celles
qui
font
pleurer ! celles des Rois et de leurs Palefreniers !
Mais
quelle
Vérité première de voir
qu’on est rien dans
ce personnage qui se démène sur la
scène du Monde ! C’est ici que la
Sincérité peut prendre son corps
d’évidence face à ce crâne
décharné aux orbites pleines de…
Néant.
Plus rien
n’étant à vendre ou à
dissimuler ; on
ne trompe pas l'Evidence.
Voilà
donc bien le seul atome de Vérité qui puisse
rester de toute une existence
tumultuaire, l'atome incorruptible de la
Sincérité ; semence spirituelle
de l’être, cœur du Soi, graine verte
prête à germer dans la pourriture
formelle.
Heureux
le Myste enténébré qui dès
le premier pas de son premier voyage pressent la Lum\
au
bout de la nuit comme ce coq blanc des Mazdéens*, le
même sans doute que Pierre
reniant son Maître entendit chanter trois fois.
Premier
voyage mes FF\
où les passions animales résistent encore
à l’essai d’être cherchant
à le
mouler à leurs impérieuses séductions
comme le vase, l’eau qu’il contient.
Pensez à l'égarement voluptueux que chacun de
nous porte à fleur de peau,
gourmandise, libido, paresse ; au danger qu’il court
de s’y noyer s’il
abandonne le timon de la barque ballottée de sa conscience
morale. Il serait
pourtant si facile et enivrant de s’y laisser porter par le
courant !
On
a comparé le premier voyage à l’enfance
parce que ce combat est bien enfance
spirituelle de l’être, le temps où il
faut qu’il se cherche avec un guide, un
Initié pour venir à sa rencontre et lui
dire : « N’aie pas peur,
c’est moi ».
Le
deuxième voyage, pour paraître moins bruyant et
moins spectaculaire, n’en est
que plus dangereux par les deux périls qu’il
oppose à être encore sans
cohérence : l’impulsivité et
l'inconstance, les deux natures de l’Air
expansif et changeant. Ici, dès le début tu as
montré plus d’assurance ayant
appris à marcher dans ton premier voyage.
Marcher
c’est progresser, c’est-à-dire aller
vers un but et non vers tous les mirages.
Progresser, c’est aussi partir d’un terme et
avancer vers un autre selon une
raison ; le terme atteint, porte toujours en lui une
proportion de celui
qui le précède, manifestant un
équilibre chargé du
déséquilibre de son
générateur. Ta marche développe donc
aussi un secret géométrique que tu
connaîtras dans un autre Grad\.
Ici
on touche la cause de ces imaginations délirante sous
lesquelles se cache le
sensible réfréné par un dressage
éducatif maladroit ou une Règle inhumaine. Ici
on comprend que l'être ne puisse se réaliser que
dans la Sincérité. Autrui peut
habiller et maquiller la Personne, mais non habiller et maquiller
l’Etre. Ici
on mesure la cause des incompréhensibles renoncements
à la voie droite par des
intelligences réelles qui semblent ne pouvoir exceller que
dans le
mauvais ; les incohérences des ratés,
des déclassés, de tous les mutants
de l’essai d’être et qui parfois montrent
des qualités brillantes mais
tellement contradictoires.
On
y mesure aussi la Sagesse de notre science initiatique qui, cheminant
pas à pas
et de Grad\
en Grad\
ne propose à l’Initié que la
reconnaissance de ce qu’il construit soi-même.
Combien d’hommes mes FF\, pour avoir
imprudemment embarqués, pour avoir mal
voyagés, vous apparaissent comme des assemblages de parties
disparates et
incompatibles ?
Ce
deuxième voyage a donc un rôle éminent
dans la croissance de l’être. Il faut
que le Soi s'y unifie, effaçant toutes contradictions
intimes, ces trous d’air
qui peuvent le diviser comme le levain divise la
pâte ; il faut qu’il en
sorte compact, et dépoussiéré, pur,
Conscience morale coïncidant avec Soi-même
comme l’angle droit sur l’angle droit.
Car
voici venu l’épreuve du Feu du
troisième voyage, celle qui se pare d’un coup de
tous les alliages, rendant à l’Eau ses vapeurs,
à l’Air ses fumées, et à la
Terre ses cendres.
Que
resterait-il donc de l’être s’il
n’était que cela ?
Mais
la pure sincérité, qui déjà
a
détruit avec son feu intime tout
l’hétérogène du
Soi, est l'éternel noyau que la flamme ne peut
anéantir,
parce qu’anéantir veut
dire changer, c'est-à-dire combiner autrement. Elle demeure
donc
maîtresse de
soi-même.
Ô
grand et glorieux travail qui n’aboutirait à rien
sinon à l’orgueil solitaire
de celui qui a vaincu son propre animal, lumière unique qui
n’éclairerait rien
ni personne s’il n’était suivi
d’un projet de l’Esprit.
Le
véritable Maître de Soi est toujours un
orgueilleux quand il arrive à ce stade.
Orgueil légitime nourri par un pouvoir réel
qu’il ne faut pas confondre ave la
vanité commune. Le vaniteux est celui qui se vante de ce
qu’il ne peut
réaliser, celui qui se nourrit de vent. L'orgueilleux est
celui qui est fier de
l’œuvre qu’il édifie.
Pourtant
ce que l’orgueilleux n’a pas trouvé, et
qui réduit à zéro sa
fierté, c’est
l’intégration de son pouvoir dans le grand pouvoir
universel.
Ici
donc, pour trouver son efficace, la lumière du Soi a besoin
de la Lumière des
étoiles. Salè à merci comme disaient
les prophètes anciens, brûlé par
l’Esprit
terrible de l’Univers, il faut qu’il se
réduise à sa juste part, qu’il entre
dans son rôle universel s’il ne veut pas demeurer
Néant.
Combien
de sommets de l’Humanité pensante n’ont
pu trouver le pont de cette
évasion ? Combien n’ont pas compris comme
Socrate qu’il fallait savoir
mourir à l’existence pour que demeure la Loi
morale prix de la Vie pensante
reflet dans la Réalité du Monde de la Loi
d'universelle harmonie ?
Combien
n’ont pu nourrir leur dieu intérieur de la Lum\
du G\
Arch\
de
l’U\,
Principe d'éternel progrès et dont le Plan infini
dépasse l’ouverture du Comp\
de
l’ouvrier ?
C’est
pourtant mes FF\
à cette condition que le bandeau tombe et que
l’Esprit, rapport entre la Vie
d’en bas et la Vie d’en haut, voit sa pleine Lum\
et, tel l’Aigle de Saint
Jean, regarde le Soleil en face.
Sans
doute mon F\
as-tu compris maintenant le but des voyages mimétiques que
tu viens
d'accomplir, frayage initiatique au travail intime que
l’initié doit
entreprendre soi-même.
Travail
que tu développeras peu à peu aux cours de
longues années tant il laisse chez
les plus parfaits des hommes la vision d’une perfection
toujours plus haute et
toujours plus difficile.
À
bien observer tes FF\
tu te trouveras encore attardé à
l’Epreuve de l’Eau, de l’Air et du Feu.
Sois
donc fraternel et patient, nous avons tous même nature,
même route à faire et
même Auberge. Pense que c’est au passage difficile
que le plus grand doit
savoir attendre le plus petit.
Ainsi
sans être parfait et sans que les autres le soient, tu
réaliseras dans la
Réalité du Monde la Loi de ta nature
d’homme qui est de vouloir t’approcher
d’une Surréalité harmonieuse ;
tu feras fructifier l’héritage de ceux qui,
depuis les profondeurs insondables du passé, nous ont
transmis la Lumière de la
Conscience morale ; tu accompliras parmi nous le projet
d’Amour que nos
pères pythagoriciens ont contemplé dans leur
rêve géométrique, celui de la
Fraternité.
Jean-Claude
von L\
*Mazdéen : qui
est relatif au mazdéisme, à la religion de
Zoroastre.
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