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Loge : Conscience et Fraternité - Orient de Paris

14/02/2007
       
Le dégrossissage de la pierre brute est un Art

3004-4-1

 

L’initiation est un commencement, et ce commencement débute pour le récipiendaire par une déstabilisation qui consiste à l’arracher aux habitudes rassurantes de sa vie profane pour le faire renaître au monde des symboles dont il ignore tout, où il perd tous ses repères et où ses

certitudes n’ont plus cours.

Le travail de l’Apprenti consiste en une sorte « d’archéologie spirituelle », permettant de découvrir la dimension transcendante de l’homme, son positionnement dans l’Univers, sa volonté affirmée par son Travail d’appartenir au Tout, à l’Unité, afin de découvrir la raison, le sens de la vie.

Cette quête d’intériorité s’effectue au travers d’épreuves :

- L’épreuve de la terre qui est une réflexion au plus profond de notre humanité sur cette

matière dont nous sommes faits, sur cette pierre cachée qui est son essence et qui contient peut être une fraction de la Lumière, de l’Unité primordiale dont nous sommes issus ;

- L’épreuve de l’air, emblème de la vie spirituelle, certains diraient « Souffle Divin », fonde la conscience spirituelle ;

- L’épreuve de l’eau vivifie, crée véritablement, donne vie aux deux premières épreuves confondues, en permettant à l’homme unifié d’oeuvrer pour sa perfection ;

- L’épreuve du Feu, symbole de l’amour fraternel bien sûr, mais aussi de l’amour au sens agape du terme, c’est-à-dire don de soi. Il s’agit là d’un amour total, indice de notre appartenance à l’Univers, indice de notre foi dans l’Unité de création.

Par cette exploration en profondeur, l’Apprenti possède en lui le niveau de conscience spirituelle qui lui donne une place active prépondérante dans la démarche qu’il va poursuivre pour entrer, nous dit le rituel, « dans les voies qui lui sont tracées », en l’inscrivant dans une tradition, c’est-à-dire dans ce qui le relie au plan de la vie, à l’ordre du monde, aux lois de la

vie.

Après avoir ainsi subi les épreuves destinées à le purifier et à tester sa volonté, après avoir reçu la Lumière dans la chaîne d’union, après avoir prêter son serment, le Néophyte est conduit à l’Orient jusqu’au plateau du Vénérable Maître.

Ce n’est pas un hasard si c’est à l’Orient qu’il effectue le travail de son grade par trois coups de maillet, comme c’est à l’Orient qu’il est créé, constitué, et reçu Apprenti Franc-maçon par les trois coups de maillets du Vénérable Maître.

Le symbole de « l’aveugle portant sur ses épaules le paralytique » me semble évoquer le mieux la double nature de l’homme, l’une temporelle et en quête, l’autre intemporelle et immuable, l’une terrestre et l’autre céleste, mettant en évidence une apparente dualité entre l’Action et

la Contemplation.

Dans ce symbole, l'aveugle, pour véritablement réussir ses actes et être « récompensé », doit parvenir à se concentrer et à écouter celui qui le dirige dans ses actes malgré l'immense brouhaha qui l'entoure.

L'aveugle en rapport avec la vie active, lui seul ayant deux jambes et pouvant se mouvoir, caractérise une connaissance temporelle et donc changeante ; le paralytique, lui, en rapport avec la vie contemplative est immobile ou plus exactement immuable, il se situe sur un autre plan

plus élevé que celui de l'aveugle et caractérise ici une connaissance intemporelle et immuable que l'on pourrait « définir » comme “ La Véritable Connaissance “; et c'est lui seul qui préside et dirige l'aveugle et qui s'élevant au-dessus de celui-ci s'élève à un niveau où il agit pour des

motifs supérieurs à « lui-même » si l'on peut dire participant alors, comme le dit Guénon, d'un caractère universel.

Mais si l'aveugle est en quête sur un chemin cyclique et temporel, chemin du devenir, sa quête n'est nullement une vaine agitation aveugle et inutile par la présence même du paralytique qui le conduit, paralytique lui permettant de ne pas s'égarer, ni de tomber dans tel ou tel précipice.

Le paralytique lui préserve la vie.

Et bien cet aveugle, c'est ce que nous sommes lorsque nous pénétrons dans le Temple. Aveugle aux réalités, aux vérités, aveugle mais conscient de notre handicap ou plus exactement de nos limites inhérentes à la raison et à sa perception de notre monde ; aveugle qui accepte avec

humilité d'être guidé par la Parole de celui qui voit et qui par là même connaît.

Si l'aveugle a une démarche cyclique autour d'un Centre encore inaccessible, la Parole du paralytique, Parole intemporelle et qui éclaire si l'on peut dire l'aveugle par reflet, vient du Centre symbolisé également en notre Loge par l'Orient.

Centre et Orient ne sont qu'une seule et même chose ; c'est de là que viennent la Parole, la Lumière, la Vie. C'est là que sont présentes d'une façon unifiée et par là même non séparées les trois Lumières que sont la Sagesse, la Force et la Beauté ; c'est là que se « projette » la Lumière

Éternelle.

Si l'aveugle se situe sur la périphérie et est entraîné par le mouvement du monde, le paralytique est quant à lui au Centre et c'est lui qui en fait dirige ce mouvement.

Ce paralytique est le Vénérable Maître, Maître du temps car porteur du Pouvoir temporel mais aussi, et cela est une autre histoire, porteur de l'Autorité Spirituelle.

Et parce que nous savons que « Dans le Principe était le Verbe », qu’en prononçant la formule rituelle « je vous crée, reçois et constitue apprenti Franc-maçon », le Vénérable Maître par sa Parole, crée l’initié non pas à partir du Néant mais des Ténèbres, du Chaos, c’est-à-dire de la

somme de toutes les potentialités, le reçoit au sein de la Loge et de la Franc-maçonnerie Universelle et le constitue c’est-à-dire lui donne une structure, une ossature.

Pour parachever son Oeuvre, une fois ces paroles prononcées, le Vénérable Maître relève le Néophyte et lui donne pour la première fois le baiser fraternel, qui a une importance essentielle puisqu’il symbolise la transmission du souffle de vie.

Ce souffle vital fait de lui un être d’une autre nature : une nature fraternelle, mais dès lors, par le nom qu’il reçoit, et qui est l’unique qu’il recevra, il est en mesure de se mettre en marche vers la grande qualité archétypale qui est celle de « Frère ».

Ce n’est donc pas à un Apprenti qu’au cours de cette cérémonie le Vénérable Maître communique le souffle vital, mais à un symbole renouvelé incarné par un nouvel initié. Ce n’est donc pas qu’un Apprenti que l’on initie, mais la Loge qui revit la Joie de cette nouvelle

respiration en transmettant la tradition initiatique.

Il peut alors recevoir les décors de son degré : le tablier et les gants dont il ne se départira jamais pour pénétrer en Loge et effectuer le Travail qui lui est assigné dans ce lieu qui est un Temple et dont il comprendra qu’il est à l’image de l’Univers, qu’« il est le lieu sacré et

couvert où la Lumière naît d’elle-même par la communion des symboles ».

Cette Lumière vient d’un « ciel », de la voûte étoilée de la Loge et transmise par les trois Fenêtres du tableau de Loge.

Dès lors que tout est inclus dans la Loge qui est une représentation de l’Univers, on peut légitimement se demander avec quoi les Fenêtres communiquent-elles, sur quoi elles ouvrent, et pour quelles raisons ce que l’on considère comme le Tout comporte des ouvertures. Sont elles

réellement des ouvertures ?

Ces trois Fenêtres du tableau de Loge semblent ouvrir le Temple sur un temps : celui de la vie de la Lumière, apparaissant à l’Orient, se revoilant à l’Occident.

Les Fenêtres sont trois car Trois est la formulation du Un dans le monde crée; en formulant ainsi les Fenêtres, c’est la Fenêtre unique qui s’ouvre dans le Temple ; la Lumière est perceptible non dans son unité mais à travers l’acte créateur, le Un qui devient Deux.

Un peu comme si au moment de la création, une pierre fondamentale possédant un caractère principiel se serait dédoublée en pierre brute et en pierre cubique, deux expressions de la pierre, deux approches de l’origine, deux approches indissociables, sans lesquelles la perception de l’origine ne serait pas possible.

Par cette pierre fondamentale, l’inconnaissable peut être perçu. Sous ce nom, l’être principiel peut être connu : sa substance est pierre brute ;

sa forme est pierre cubique ; la présence de ces deux pierres, telles qu’elles se trouvent à l’Orient est indispensable.

Le Un est devenu Deux.

Nous sommes dans le premier instant de la création du monde, dans la lumière du premier matin, au début du temps.

La pierre brute nous situe dans l’instant du commencement, dans celui de la « première fois ». La différenciation en pierre brute et en pierre cubique privilégie le voyage, le déplacement de l’être en devenir.

Support des possibilités de toutes actions créatrices, la pierre brute met à la disposition de celui qui veut accomplir le travail une abondance de possibilités.

Car elle n’est pas seulement un bloc de pierre, mais elle est toutes les pierres. En ce sens elle est un résumé de la voie initiatique artisanale, qui consiste à travailler sur un matériau pour façonner quelque chose selon les lois d’harmonie.

« A quoi travaillent les Apprentis ? »

« A dégrossir la pierre brute afin de la dépouiller de ses aspérités et à la rapprocher d'une forme en rapport avec sa destination ».

« Quelle est donc cette pierre brute ? »

« C'est le Profane, produit grossier de la nature, que l’Art de la Franc-maçonnerie doit polir et transformer ».

Quel est cet Art de la Franc-maçonnerie ?

Laissons répondre Oswald WIRTH:

"Cet art est « l’Art Suprême est celui de bien vivre. Se considérant comme les ouvriers du Grand Architecte de l’Univers,

nous devons nous appliquer à remplir la tâche qui nous incombe dans l’oeuvre de la création car le monde n’es pas achevé.

Apprendre à travailler, tout est là ! L’initiation au Grand Art est un perpétuel apprentissage de la Vie.

Ce qui nous importe le plus c’est de nous initier aux mystères de la vie.

Vivre, agir et travailler ont toujours été synonymes pour les initiés. Le travail est donc la condition de la vie »".

La piste peut semblée bien balisée, en revanche, l’objectif n’est pas défini, et les Maîtres présents qui ne sont pas « des Maîtres à penser », n’en savent pas plus que les Frères Apprentis, sur la finalité de la démarche, et peut-être plus encore le Vénérable Maître qui, pour montrer son ignorance, se décoiffe à l’ouverture des travaux, lorsque la Lumière apparaît, en signe d’humilité.

La seule chose possible est d’indiquer, par touches subtiles, quelques voies à explorer ; mais le gros du travail est dans la lente maturation des éléments que vous « grappillerez » par vous-mêmes, tenue après tenue, réflexion après réflexion et que vous assemblerez pour construire un

Frère qui deviendra Compagnon et peut-être un jour Maître.

De quoi s’agit-il vraiment ?

S’agit-il d’un simple accomplissement personnel, qui ne prendrait en compte qu’une considération morale, et qui n’aurait en fait aucun rapport avec l’initiation ?

Le dégrossissement de la Pierre brute n’est-il pas un véritable Art, dont la fonction n’est pas uniquement de nous faire découvrir, de nous révéler le Beau, mais de:

Cet « Art qui révèle à la conscience la Vérité sous une forme sensible »,

selon la belle formule d’HEGEL reprise par Henri TORT NOUGUES.

Et il poursuit :

" N’est-il pas une activité essentielle",

Et comme l’a admirablement écrit Ferdinand ALQUIE:

« Il se charge de l’espoir et apparaît, avec l’amour,

 comme le messager de l’attente de l’homme.

Il nous restitue le sens de notre destinée et apparaît

comme le moment suprême et la manifestation de l’esprit,

 le signe même de l’homme. »

« La maçonnerie, en subordonnant l‘activité de chaque maçon, non à sa propre fantaisie, mais à la réalisation d’un Plan, fait appel à cette transmutation qui est un véritable Art. Le Maçon va donc prendre la pierre brute qu’il est, il sera la matière première du Grand

OEuvre. »

« Matière première et outil, il sera également le produit de son propre travail, dans lequel il se sera fait l’instrument de l’activité ordonnée et progressive de l’Univers ».

Le Grand OEuvre, c’est le travail que doit accomplir notre conscience sur elle-même pour se purifier, se sublimer, et transformer nos facultés, nos instincts et même nos passions en les élevant sur un plan supérieur.

Nous avons donc le pouvoir de vouloir ou non dégrossir la pierre pour lui donner une forme susceptible de la rétablir en sa véritable place à savoir le Centre, d’où viendront et d’où partiront toutes les manifestations, parce que de ce Centre, tout se meut selon une Loi universelle dont nous devons être les témoins.

Nous devons participer de cette Loi universelle dans la simplicité de notre Etre.

Parce qu’il faut de l’humilité pour accepter de dégrossir la Pierre Brute, mais il faut de l’ambition, une véritable ambition métaphysique, pour se vouloir un destin personnel confondu dans le destin de l’espèce humaine et pour passer du « connais-toi toi-même » au « découvres à quoi tu sers».

Sommes-nous si loin de ce temps où la Loge n’était avant tout qu’une bâtisse adossée à l’édifice en cours de construction, un lieu couvert où les ouvriers se réunissaient pour se reposer, se restaurer, ranger leurs outils, parler des problèmes du chantier et préparer le travail du lendemain, dans ce lieu où les Compagnons enseignaient aux plus jeunes, les Apprentis, les arcanes du métier, à ces hommes qui ne savaient ni lire ni écrire, mais qui possédaient une expérience et une connaissance intuitive de leur Art comme un véritable Secret?

C’est une véritable démarche artistique à laquelle nous sommes conviés, que l’on peut rapprocher des trois étapes fondamentales de l’initiation :

1. la quête de la lumière, véritable ascèse silencieuse d’un humble postulant plongé dans les ténèbres acceptant d’être guidé dans ses voyages ; ascèse qui est tout à la fois une méthode, une règle, un sacrifice et un rite impliquant la volonté de l’impétrant.

2. La Contemplation dans la chaîne d’Union précédée par Trois Grands Coups et où nous découvrons le début et la fin de l’oeuvre à réaliser, la pierre brute et la pierre cubique à pointe. La réalisation du dégrossissage de la pierre semble impossible sans la contemplation de l’œuvre finale.

3. l’initié comprend que l’art est la bonne manière de créer, de se créer et qu’en fait l’homme est la fin essentielle de l’Art ; l’œuvre lui permet également de découvrir que le Secret de l’Art repose en fait en l’artiste lui-même.

Pierre Hadot, dans « Plotin ou la simplicité du regard » nous dit que:

« l’Art ne doit donc pas copier la réalité : il ne serait alors que la mauvaise copie de cette copie qu’est l’objet qui tombe sous nos sens.

La vraie fonction de l’Art est « heuristique » :

par lui, nous découvrons, nous « inventons », au travers de l’oeuvre qui cherche à imiter, le modèle éternel, l’idée,

dont la réalité sensible n’était qu’une image ».

Cette définition donne tout son sens à celle de l’Art selon St THOMAS D’AQUIN :

« L’art est l’imitation de la nature dans son mode opératoire »

C’est-à-dire l’imitation de la nature comme cause et non comme effet, la réalisation de l’oeuvre pouvant alors être vu comme une véritable imitation de l’activité divine.

Placées à l’Orient, la pierre brute et la pierre cubique sont des pierres de lumière.

Ne concrétisent-elles pas cette lumière que nous sommes venus cherché ?

Pour que la pierre brute engendre une oeuvre rayonnante de lumière du premier matin, il faut qu’un travail soit effectué, conformément au travail primordial accompli par le Grand Architecte de l’Univers, et consistant à penser et à formuler le Verbe.

La pierre est brute non point parce qu’elle n’a pas encore été taillée, mais parce que sa destination nous reste à découvrir.

Par Trois Coups de maillet portés, l’initié enclenche un processus sonore, ouvrant ainsi la voie initiatique par la formulation du Verbe et il comprend que son travail consiste à reconnaître la cause divine de la manifestation, à extraire de la pierre toutes les formulations dont elle est grosse ; il comprend que la « pierre brute », c’est l’homme « charnel » qui porte en lui l’image latente, potentielle, de Dieu et que la « pierre cubique à pointe », lui donne le modèle de l’homme « déifié », qui a accédé à la « ressemblance ».

En bâtissant son oeuvre, la Loge agit pour que le Principe soit l’architecte de sa propre demeure.

Sur le Tableau de Loge, pierre brute et pierre cubique sont représentées de part et d’autre de la porte, le long des colonnes.

Les métaux laissés à la porte du Temple sont des métaux à transmuter, pour qu’ils soient purifiés, c’est-à-dire activés, il faut les y faire entrer.

Ce n’est pas par hasard qu’ils sont apportés au Nord, au pied de la pierre brute sur le Plateau du Frère Hospitalier.

Le qualificatif de « brut » ne signifie pas « primitif » ; le travail de l’Apprenti, par trois coups de maillet, n’est pas le début d’une énumération de travaux mais constitue un éveil de ladémarche initiatique.

La pierre brute n’est pas une pierre au sens matériel du terme ; elle symbolise la substance mystérieuse de la création, et cette substance est à la fois matière et esprit.

Au pied à la pierre brute, l’Apprenti est placé face aux quatre éléments par lesquels il vient d’être purifié lors de la cérémonie d’initiation. Il ne s’agit pas d’un nettoyage, il ne s’agit pas d’un lavage, mais d’une réorientation. Purifier, c’est orienter vers la Lumière.

Il est placé face à l’origine du processus initiatique, car la pierre brute est un témoin de cette origine, elle est une pierre mémoire de la première fois, qui contient en elle le germe de la création.

Les Trois Coups de maillet portés par l’Apprenti sont une mise en harmonie, une écoute de la musique de la pierre, ils expriment l’acte de création du monde et établissent la ternaire de l’organisation de la vie dans son origine, dont le coup de maillet du Vénérable maître, à

l’ouverture des travaux, pourrait être un écho.

Dans la pierre brute, matière et esprit semblent indifférenciés, et il faut une impulsion créatrice pour que les éléments s’organisent, pour que l’esprit anime l’oeuvre.

Les Trois Coups de maillet portés par l’apprenti constituent cette impulsion en la pierre brute, et la pensée ternaire jaillit comme au premier matin.

Le ternaire s’éprouve par une participation à l’oeuvre, qu’il s’agisse des Trois Coups de maillet sur la pierre brute, des trois pas, du mouvement selon les trois piliers.

Par le ternaire, la dualité n’est plus une opposition d’éléments figés de manière inconciliable.

Par son aptitude à susciter un mouvement de réunion des contraires, le ternaire permet l’émergence d’une pensée créatrice.

Le rituel d’ouverture et de clôture des travaux est la célébration et la mise en oeuvre de cet accomplissement.

En effet comme on formule le nombre trois en Loge, par trois coups de maillets, trois pas, trois piliers, trois Grandes Lumières, on montre à l’Apprenti un chemin pour penser suivant trois qualités :

la Sagesse, la Force, la Beauté.

Ainsi le Trois établit-il que la liberté ne consiste pas seulement à choisir une chose ou son contraire, mais suscite un mouvement de la conscience entre les antagonismes de la dualité et suggère une pensée affranchie du binaire, une pensée suscitant le discernement.

La pensée ternaire reproduit ce que le Principe a accompli au début de la création ; les trois premiers sons, reproduits sur la pierre brute, support du travail primordial, semblent être de la nature du Verbe.

Les Trois Coups de maillet portés par l’Apprenti l’inscrivent comme partie prenante en qualité de « Frère ». Cet instant du travail primordial est gravé en chaque être par la puissance du Ciseau et du Maillet.

Lors de la célébration de la tenue principielle, notre nom est changé pour celui de « Frère », et nous adoptons une vêture rituelle qui marque ce changement de monde. Pour être en fonction dans le Temple, il faut enlever tout ce qui n’est pas de la nature de la fonction. En devenant

des êtres de fonctions, nous devenons des êtres porteurs de forces de création. La purification n’est donc pas une astuce pour se débarrasser de ses souillures, mais l’activation, par les éléments, des êtres de fonction.

Si c’est un être en fonction qui accomplit le travail primordial, l’acte rituel ne peut plus être considéré au plan d’un simple événement humain.

Ce travail n’est pas accompli par tel ou tel individu, mais par l’Apprenti archétypal et au nom de tous les Frères de la Loge.

Il ne s’agit donc pas simplement d’un geste de métier, à reproduire régulièrement pour améliorer l’individu et tendre vers la perfection.

Par délégation du Vénérable Maître, l’Expert montre à l’Apprenti comment accomplir ce travail, et le laisse faire ensuite, sans lui préciser exactement la manière de porter les coups : ni leur rythme, ni leur emplacement, ni l’angle d’attaque des outils.

Pour l’accomplissement de ce travail, l’Apprenti devient le maître du jeu.

Est-il accompli par un individu ou par un être incarnant une fonction, celle du grade d’Apprenti?

On pourrait se demander si ce travail relève véritablement de la responsabilité de l’Apprenti.

Les Trois Coups de maillet portés sur la pierre, ne correspondent-ils pas à trois actes majeurs :

- celui impliquant la Sagesse, c’est-à-dire une connaissance de l’harmonie ;

- celui impliquant la Force impliquant une connaissance du dynamisme de la réalisation, la manière d’incarner l’idée juste ;

- celui impliquant la beauté correspondant au fini de son oeuvre, à l’art de prolonger l’oeuvre du Principe.

Se trouver en présence de la pierre brute, ne revient-il pas pour l’apprenti à inverser le cours du temps et à regagner l’origine inconcevable dont il est issu ?

Si ce travail est la marque du commencement de la vie initiatique, elle est toujours là, devant nous, et on réessaye constamment de la travailler, mais elle reste brute, et on continue à faire accomplir l’acte rituel par les Apprentis.

Chaque être est unique et irremplaçable ; l’individu n’est pas une fin en soi, mais un outil de travail que l’on veut mettre au service d’une oeuvre ;

« Se connaître soi-même, c’est se conformer à l’ordre de l’univers » dirait Bruno Etienne.

Devenu « Frère », à l’instar des Compagnons Opératifs réalisant leur chef d’oeuvre, nous devons par notre travail sur nous-mêmes, comparer

nos progrès intimes réalisés, avec nos motivations pour que l’oeuvre soit conforme à ce que nous voulons être, pour devenir ce que, sans doute, nous sommes déjà : des êtres de chair et de sang mais aussi des êtres d’esprit.

Le rituel est l’expression d’un travail artisanal accompli, exigeant que chaque Frère membre d’une Loge soit un artisan dans sa fonction.

Si artisan est « celui qui fait vivre », la fonction du « Frère », c’est de faire vivre le matériau, c’est de faire vivre la pierre brute.

Cette pierre est unique dans l’édifice tout entier, comme elle doit l’être pour symboliser le Principe dont tout dépend.

N’y a-t-il pas là une analogie entre le « premier » et le « dernier », entre le « Principe » et la « fin » : la construction représente la manifestation, dans laquelle le Principe n’apparaît que comme l’achèvement ultime.

C’est en vertu de cette analogie que la « première pierre », la pierre brute peut être regardée comme un « reflet » de la « dernière pierre »,

de la « pierre angulaire ».

Cette pierre qui a une forme spéciale et unique qui la différencie de toutes les autres, et qui ne peut trouver sa place au cours de la construction, parce que les constructeurs ne peuvent comprendre sa destination et décident de « la rejeter parmi les décombres ».

La destination de la pierre ne peut être comprise que par une autre catégorie de constructeurs, qui à ce stade n’interviennent pas encore:

ce sont ceux qui sont passés « de l’équerre au compas », c’est-à-dire de la forme carrée à la forme circulaire, symbolisées par la terre et le

ciel; la forme carrée correspond à la partie inférieure de l’édifice, et la forme circulaire à sa partie supérieure, constituant la voûte.

« La pierre angulaire » est bien une « clef de voûte ». C’est la pierre qui « achève » ou « couronne » l’édifice. Elle est l’« oeil » de la voûte,

la « pierre d’achèvement » et ne peut être placée que par le haut.

Elle représente un « accomplissement » et la fin ultime du « Grand OEuvre ».

Lors de la cérémonie d’initiation, l’Apprenti a traversé les épreuves des éléments en tant que potentialités ; il reçoit ensuite son nom de « Frère » et voit la distinction pierre brute/pierre cubique. Il perçoit les matériaux à travailler, il perçoit le chemin menant de l’une à l’autre pierre, il perçoit deux visions indissociables, complémentaires, de la totalité du chemin initiatique à parcourir.

Hélas ! Ou peut-être heureusement, nous ignorons tout du Plan du Grand Architecte de l’Univers.

« Hélas ! », parce que, en possession de ce Plan, la vie serait plaisamment simplifiée, bien qu’un peu monotone ;

« Heureusement », car ce manque de précision du produit fini nous confère une responsabilité et une autonomie qui motive et valorise notre quête.

Et nous comprenons que ce que nous cherchons vraiment ce ne sont pas des «Frères », au sens profane du terme, mais puisque nous sommes

« les enfants de la veuve », nous cherchons peut-être un « Père », c’est-à-dire « Celui qui est plus grand que nous ».

La Lumière que nous avons, un soir reçue, symbolise celle dont parle Jean dans son prologue :

« Mais à ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu.

Ceux-là ne sont pas nés du sang, ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu».

Nous sommes « Frères » parce que nous travaillons « à la gloire du Grand Architecte de l’Univers ».

Le travail que nous entreprenons, nous renvoie au mot sacré de l’Apprenti qui signifie « en lui la Force » ; il reformule le Devoir que nous avons de continuer l’oeuvre commencée « dans la Liberté, la Ferveur et la Joie ».

Cette Joie qui est la grande caractéristique de notre esprit.

Cette Joie qui est un critère de Vérité.

Cette Joie qui est un acte de détachement de soi, et l’antidote de l’orgueil qui nous guette tous sur notre voie initiatique.

Quand on possède cette Joie, personne ne peut nous la ravir, car elle ne dépend de rien si ce n’est ce qui est au plus profond de notre Cœur.

Car l’Apprenti doit trouver, en lui, cette Joie qui sera :

- à la fois, le plus agréable des leviers et la plus belle des forces

- à la fois, la source et le fleuve qui irriguera son cœur puis tout son Etre. Et cette Joie ne pourra que vivre chez le Compagnon et le Maître qu’il deviendra un jour.

Méditons mes Frères, sur la phrase que prononce à la fin de chacune de nos tenues, le Frère Second Surveillant sous forme de souhait et qui est en fait le rappel constant de la Tradition :

 

« Que la Joie soit dans les coeurs ».

 

Pour l’Apprenti, Il est l’heure de chercher et de retrouver le Cœur, véritable tombeau de Vérité, pour y découvrir le véritable signe, le véritable Plan du GADLU.

 

J’ai dit.

J\M\ D\ 


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