Que
venons-nous faire en Loge
La
question à laquelle j’aimerais que nous
réfléchissions ensemble ce soir est
celle-ci :
« Que
venons-nous faire en Loge ? »
Pas
un seul d’entre nous, après des années
de pratique, n’a échappé à
cette question.
Qui
ne s’est pas demandé un jour ou l’autre
quelle mouche avait bien pu le piquer
pour qu'il se retrouve habillé d’oripeaux
bariolés, évoluant dans un décor de
carton-pâte ?
Et
je vous invite d’ores et déjà
à un débat sur ce sujet tout à
l’heure, non pas
en me posant des questions, mais en exprimant chacun votre sentiment
personnel
vis-à-vis de cette question.
Le
système de questions et de réponses rituelles que
nous connaissons bien procède
d’une dialectique et cette dialectique est une
clé.
Ce
système est utilisé depuis la nuit de temps par
toute Société dite initiatique,
Frédérik
Tristan, que j’ai bien connu , qui était ancien
orateur de la Loge de Recherche
Villard de Honnecourt et ancien rédacteur en chef de la
revue éponyme, a écrit
un livre sur la société de Houng en Chine
où il nous montre que ce système
était déjà en usage à
l'époque de Lao-Tseu. Nous n’avons rien
inventé.
À
cette question donc, certains rituels ont naturellement donné une réponsel.
Au
REAA le rituel dit de 1802, pratiqué dans quelques loges
à la G.L.N.F. la
réponse est celle-ci :
« Vaincre
nos passions, soumettre notre volonté et faire de nouveaux
progrès en F.M. »
Réponse
très insuffisante à mes yeux. En effet, le terme
« soumettre notre
volonté » prête
à caution. J’y reviendrai.
Mais
cette réponse peut varier. Ainsi dans le rituel
pratiqué à la G.L. de F.
c’est : « Chercher la
Lumière ». Mais là
encore quelle
lumière ?
S’agit-il
de celle dont il est question dans le Prologue de
l’évangile de Jean, de cette
« Lumière des hommes »
dont l’évangéliste était
venu
témoigner, cette « véritable
Lumière qui éclaire le monde et que le
monde n’a pas connue », mais
qui, je vous le rappelle « a
été
donnée à ceux qui ont le pouvoir de devenir
enfants de Dieu ».
Alors
sommes-nous enfants de Dieu ? Je ne m’aventurerai
pas à vous donner une
réponse
Le
R.E.R. de Willermoz, fait l’économie de la
question, ce qui n’appelle
naturellement aucune réponse.
Mais
qu’il y ait une réponse rituelle ou non ne change
pas le problème. La question
nous est posée : « que diable
venons-nous faire en
Loge ? ».
Et
la réponse rituelle à cette question
n’est pas, contrairement à ce que l’on
pourrait croire, l’utilisation de la
« langue de bois ».
Elle
ouvre en effet à qui se la pose un large champ de
réflexion, car chaque réponse
n’est jamais définitive puisqu’elle
induit la réflexion personnelle de celui
qui entre dans la dialectique de laquelle elle procède.
***
Lorsque
je me suis décidé, il y a presque 27 ans,
à « frapper à la
porte du
Temple », je ne me la suis pas
posée cette question.
Le
temps passant, je me suis laissé dériver
tranquillement dans le courant de
l’expérience que je vivais, prenant conscience peu
à peu d’une lente
transformation de moi-même à laquelle
participaient les hommes avec lesquels je
travaillais, mais cela sans vraiment me poser de questions.
Et
puis, ce n’est que plus tard, beaucoup plus tard, que
j’ai procédé à un retour
en arrière.
J’ai
alors tenté d’analyser le plus objectivement
possible ce qui avait pu, à un
moment donné de ma vie, me conduire à prendre
cette décision et, qu’alors,
s’est révélée à
moi, progressivement, à la suite de longues
réflexions, un peu
comme le ferait le négatif d’une photographie dans
un bain d’acide, une
évidence.
« Je
n’en savais toujours rien ! »
Ou
plutôt si !…
***
Il
y a quelques années Sigmund Freud invente le
terme : libido.
De
quoi s’agit-il ?
Pascale
Marson, dans un petit ouvrage de vulgarisation à la
psychologie, compare la
libido à « une pièce
de bois brut par rapport au chef-d’œuvre
façonné
par un artisan compagnon ».
La
libido est une force inconsciente, nous dit-on, qui habite chacun
d’entre nous,
distincte du Moi conscient, c’est-à-dire de notre
personnalité, autrement dit
ce que nous nous sommes construits
délibérément pour nous introduire dans
milieu où nous vivons et nous y conformer.
Cette
personnalité est elle-même distincte de notre
essence instinctive, mais
complémentaire à celle-ci.
Alors
la libido est peut-être le désir qui traduit
l’énergie qui est en nous.
Et
le mot énergie a une signification majeure dans le
phénomène initiatique.
Freud,
nous le savons, voit dans la libido l’ensemble des pulsions
inconscientes
générées par la sexualité.
Mais
Jung, dont je suis un admirateur inconditionnel, lui, va beaucoup plus
loin.
Il
ne nie pas l’importance de la sexualité, mais la
ramène à une plus juste
mesure. Mettant de côté l’aspect sexuel
de la libido donc, il la considère
simplement comme un « élan
vital ».
C’est
alors que semble apparaître en filigrane un autre concept,
celui de
sublimation.
La
sublimation stricto sensu n’est pas seulement le
« passage d’un état
solide à un état gazeux sans passer par un
état liquide », comme tout le
monde le sait, mais est - selon le Littré -
« un mécanisme par lequel
les pulsions primaires sont inconsciemment
détournées de leur objectif primitif
et reportées sur des destinations plus nobles et socialement
plus utiles ».
La
sublimation est donc un processus mental, un mécanisme
psychique, et c’est cet
aspect-là que je me propose de retenir… afin de
savoir finalement ce que je
suis venu faire en loge.
La
sublimation procède d’un désir,
certes…
…
Mais un désir de comprendre… et aussi de
créer.
Qu’est
ce qu’un désir ? Je retiendrai la
définition qu’en donne Spinoza :
« c’est
l’appétit, le fait de chercher à
atteindre avec conscience de
soi-même. C’est l’essence de
l'homme ».
Nous
passons donc de l’état de pulsion inconsciente
à celui d’un état conscient,
maîtrisé.
Le
désir est donc une énergie consciente qui nous
habite et qui va nous permettre
en effet de libérer ce qu’il y a en nous de forces
créatives, comme le ferait
un détonateur.
Il
se produit alors une espèce de substitution, de transfert de
nos pulsions
instinctives vers les niveaux supérieurs de
l’âme, vers un but idéalisé
(destinations plus nobles).
Ainsi
l’artiste ou le scientifique va créer. Et en
créant, il va se créer lui-même,
il va se sublimer.
Un
peintre, un compositeur, un écrivain va exprimer
l’énergie inconsciente qui
l’habite sous la forme d’un artéfact,
d’une œuvre, lesquels, en soi n’ont que
peu d’importance, l’important étant le
phénomène dynamique de
créativité.
Et
si artiste il y a, il s’agit bien d’un art et, dans
la Franc-Maçonnerie, cet
art nous l’appelons l’Art royal.
Le
scientifique, lui, peut manifester cette
créativité sous la forme d’une
intuition exprimée sous la forme
d’équations.
Chez
le sportif de haut niveau, il s’agira d’un record.
Mais
dans tous les cas, il s’agit d’une forme de
sublimation, c’est-à-dire de
l’intuition que quelque chose qui est en nous nous
dépasse, et que nous
éprouvons le besoin de l'atteindre.
Chez
l’individu à la recherche d’une
initiation se manifestent en même temps, dans
le phénomène de création, une
activité intellectuelle et un désir de recherche
spirituelle.
C’est
cet aspect des choses - l’un étant le vecteur,
l’autre le but - qui se
manifeste chez l'initié que nous cherchons à
devenir sans jamais être certain
d’y parvenir complètement.
Ce
processus - essentiellement individuel - ne peut se réaliser
que si nous
travaillons en groupe, car il procède d’une forme
de capillarité entre les
membres de ce groupe.
À
cet endroit, mes Frères, je voudrais vous rappeler la
thèse du psychiatre Jacob
Moreno sur l’importance qu’il donne au psychodrame
collectif. Car évidemment
nous ne sommes pas seulement spectateurs mais aussi acteurs dans le
psychodrame
de la mort d’Hiram.
Moreno,
mort en 1974, propose la « psychologie
sociale ou groupale »
dans le souci de nous initier à
nous-mêmes, de nous comprendre en faisant
intervenir une « interaction »
permanente entre l’homme et la
société.
Ici
la Loge représente en l’occurrence un microcosme
de la société.
L’espace
vital individuel se trouve fondu dans un ensemble interactif, dont les
membres
sont en interaction constante.
Au
sein d’une Loge, en but aux difficultés de sa
propre recherche individuelle,
tiraillé entre les aspirations, les exigences que lui
souffle sa volonté de
liberté, et le moule de la norme sociétale, le
Franc-Maçon tente, par son
adaptation au groupe de trouver un juste équilibre.
Le
psychodrame de la mort d’Hiram, vécu en Loge, vise
à la recherche sur soi-même.
Ce psychodrame joué en Loge par les acteurs que sont les
Frères, comme nous
venons de le voir, exerce sur eux un effet libérateur.
En
jouant le troisième degré, nous entrons dans la
peau des personnages.
Nous
vivons une tragédie.
Aristote
voyait déjà dans la tragédie une
« catharsis » ou une
délivrance,
notion que Racine reprendra sous le terme de
« purgation »,
c’est-à-dire une
« purification » des passions,
des instincts en les regardant
incarnés par un personnage fictif qui devient
lui-même.
Dans
le psychodrame, l’acteur doit devenir le créateur
de son propre rôle. Son
engagement s’en trouve approfondi. Il réveille
« l’enfant qui sommeille
en lui » comme en chacun des membres du
groupe.
***
Certes,
nous ne sommes pas tous égaux devant cette situation. Freud
est catégorique sur
ce point : « la sublimation
n’est réservée
qu’à une élite ».
Il faut comprendre ici par
« élite » ceux qui
sont prédisposés
naturellement à ce type d’expérience.
En
termes clairs, tout le monde ne peut pas être
initié, tout le monde ne peut pas
devenir Franc-Maçon. Ce n’est pas souhaitable.
***
La
réponse à la question que posait tout
à l’heure le rituel devient alors
limpide :
Que
venons-nous faire en Loge ?
Rechercher
notre propre sublimation.
Cette
initiation par notre sublimation individuelle au sein d’une
collectivité
d’hommes poursuivant le même but :
« trouver la pierre cachée qui
est en nous, en rectifiant », est un
processus alchimique de
transformation du plomb en or.
Celui
de l’apparition de « l’homme
nouveau » que nous cherchons à
être, invitation qui apparaît dans toute sa
clarté dès le Cabinet de Réflexion
où l’acronyme VITRIOL nous est chuchoté
à l’oreille sans qu’aucuns
d’entre nous
n’en comprennent alors la signification. C’est ce
que nous appelons :
« la connaissance de soi ».
Faisons
toutefois au passage quelques réserves : la
naissance de « l’homme
nouveau » ne doit pas
systématiquement correspondre à la mort et la
disparition inconditionnelle du « vieil
homme », qui a aussi
des qualités et nous devons rester vigilants à ne
pas « jeter le bébé avec
l’eau du bain ».
La
« connaissance de nous-mêmes »
est la connaissance de notre
inconscient, de notre être intérieur avec la
puissance propre de sa nature
immanente.
Nous
n’en sommes plus à « soumettre
notre volonté » comme nous
l’avons vu au commencement, mais à affirmer cette
volonté en la maîtrisant, et
c’est exactement là que se situe le concept de
« maîtrise ».
Mais
sachons aussi nous souvenir que cette sublimation, cette alchimie de
nous-mêmes, cette lente transformation, procède
aussi de notre travail. Tout
cela n’intervient pas après un simple claquement
de doigts.
La
réalisation de l’œuvre prend des
années nous le savons. Là encore, tout est
prévu : Le mot persévérance accolé
à V.I.T.R.I.O.L. nous souffle que la route sera
longue…
***
Le
processus exposé n’est pas monolithique.
En
effet, l’Institution maçonnique, qui
n’est que le cadre de cette réalisation
initiatique espérée, est diverse.
Et
j’en viens à la diversité des chemins
qui nous sont offerts, diversité
manifestée sous la forme des rites différents.
Cette diversité est
naturellement influencée par l’inconscient
collectif de ceux qui se consacrent
à la pratique de cet « Art
royal ».
Ainsi
voit-on souvent se profiler chez nous les Institutions
séculaires des pays où
la Franc-Maçonnerie est pratiquée.
La
pratique maçonnique suisse, par exemple, n’est pas
la même que la pratique
française, car la Suisse n’est pas la France,
même si Genève est culturellement
plus proche de la France qu’elle ne l’est de Zurich.
De
plus, nous constatons une évolution de l’esprit de
la Franc-Maçonnerie au cours
des années.
À
l’origine, la Franc-Maçonnerie, celle du XVIIIe
siècle, est aristocratique.
Sinon, il ne s'agirait pas d’Art royal.
C’est
une forme « d’initiation des
purs » comme le conçoit René
Guénon,
quelque chose à ne pas « mettre
entre toutes les mains ».
Et
pour expliciter ce point précis, j’aimerais vous
lire un extrait du
« Pendule de Foucault ».
Je
suis loin de partager inconditionnellement la conception
d’Umberto Eco, car à
bien la comprendre, à en lire le filigrane, on
s’aperçoit qu’elle est fortement
inspirée des idées de Julius Évola,
lequel, comme chacun sait adhérait à
l’idéal fasciste mussolinien.
« Aglié
comprit mon malaise et me proposa d’aller nous asseoir dans
un bar de
Copacabana ouvert toute la nuit. Je me taisais. Agliè
attendit que je commence
à siroter ma batida, puis il rompit le silence, et la
gêne. La race ou la
culture, si vous voulez, constituent une part de notre inconscient. Et
une
autre part est habitée par des figures
archétypiques, égales pour tous les
hommes et pour tous les siècles. Ce soir, le climat,
l’atmosphère, ont affaibli
notre vigilance à tous ; vous l’avez
éprouvé sur vous-même. Amparo a
découvert que les orixàs, qu’elle
croyait avoir détruit dans son cœur,
habitaient encore dans son ventre. Ne croyez que ce fait soit positif
à mes
yeux. Vous m’avez entendu parler avec respect de ces
énergies surnaturelles qui
vibrent autour de nous dans ce pays. Mais ne croyez pas que je vois
avec une
sympathie particulière les pratiques de possession.
Être un initié et être un
mystique ce n’est pas la même chose.
L’initiation, la compréhension intuitive
des mystères que la raison ne peut expliquer, est un
processus abyssal, une
lente transformation de l’esprit et du corps, qui peut amener
à l’exercice de
qualités supérieures et
jusqu’à la conquête de
l’immortalité, mais c’est
quelque chose d’intime, de secret. Elle ne se manifeste pas
à l’extérieur, elle
est pudique, et surtout elle est faite de lucidité et de
détachement. C’est
pour cela que les Seigneurs du Monde sont des initiés, mais
ils ne
s'abandonnent pas à la mystique. Le mystique est pour eux un
esclave, le lieu
d’une manifestation du numineux, à travers lequel
on épie les symptômes d’un
secret. L’initié encourage le mystique, il
s’en sert comme vous vous servez
d’un téléphone, pour établir
des contacts à distance, comme le chimiste se sert
du papier tournesol pour savoir qu’en un certain lieu agit
une substance. Le
mystique est utile parce qu’il est
théâtral, il s’exhibe. Les
initiés, par
contre, se reconnaissent seulement entre eux.
L’initié contrôle les forces dont
pâtit le mystique. En ce sens, il n’y a pas de
différence entre Thérèse
d’Avila
et San Juan de la Cruz. Le mysticisme est une forme
dégradée de contact avec le
divin. L’initiation est le fruit d’une longue
ascèse de l’esprit et du cœur. Le
mysticisme est un phénomène
démocratique, sinon démagogique,
l’initiation est
aristocratique.
Dont
acte. Vous en penserez ce que vous voudrez.
Donc
si la Franc-Maçonnerie originelle est
hiérarchisée, elle se doit
d’être
centralisée autour de l’autorité
qu’est l’obédience. Et dans le mot
obédience,
il y a le mot obéir.
La
sublimation telle que nous l’avons vue ne peut se
réaliser qu’au sein d’une
collectivité, laquelle possède ses
règles.
Cette
notion d’obéissance n’est
d’ailleurs pas propre à la Maçonnerie
dite
spéculative. Elle préexistait dans les Guildes
compagnonniques où la hiérarchie
s’établissait selon
l’expérience, la connaissance du métier
et la confiance que
se vouaient entre eux maçons et charpentiers
groupés autour de l’architecte.
Or,
il est clair que la notion d’obédience
n’a pas la même signification en Suisse
qu’en France ou en Angleterre et que les Institutions
historiques et politiques
de ces pays ont eu une influence sur celle de leur
Franc-Maçonnerie nationale.
Cette
obéissance, cette discipline, est pratiquée ici
dans les Loges plutôt qu’au
niveau de l'Obédience.
La
France est un pays centralisé, la Suisse ne l’est
pas.
Et
il est intéressant à regarder comment ces deux
modes institutionnels,
diamétralement opposés l’un par rapport
à l’autre, ont pu avoir une influence
sur le fonctionnement des Institutions maçonniques,
respectivement en Suisse et
en France.
Je
vous le disais à l’instant, la
Franc-Maçonnerie anglaise, à la base, est
aristocratique dans l’esprit comme dans la forme.
Souvenons-nous de la
composition des Loges à Londres au début du
XVIIIe siècle où se côtoyaient
nobles et savants.
Le
choix des Français pour la République -
insidieusement soutenue par un Genevois
célèbre dont je tairai le nom par
discrétion puisque l’un des plus illustres de
ses disciples a pris place ce soir sur vos colonnes - ce choix donc va
colorer
la Franc-Maçonnerie française d’une
tonalité républicaine.
Dès
lors, les Loges vont devenir, dans le rôle qui est le leur,
les vecteurs des
idées nouvelles, républicaines et
démocratiques. Je ne dis pas que ce soit mal,
mais je ne suis pas sûr que ce soit là leur
destination première.
Car
si chaque maçon est libre de manifester ses opinions, il ne
semble pas utile
que la Franc-Maçonnerie en tant qu’Institution y
soit mêlée.
L’athéisme
aussi va y trouver sa place, car il est de bon ton de
« bouffer du
curé ». Et ainsi
jusqu’à la suppression par le G.O.D.F. de la
principale
des lumières maçonniques : le V.D.L.S.
Nous
nous éloignons là de plus en plus de la
sublimation.
La
Franc-Maçonnerie française va se trouver alors
mise au ban des hérétiques par
Londres jusqu’à ce que se constitue sous
l’influence d’un autre Suisse - un
Vaudois cette fois-ci, le frère Édouard de
Ribaucourt - qui, contribuant
largement à la reconnaissance de la G.L.N.F par les
autorités anglaises en
1911, permit que lui fût reconnue la
« régularité »,
mot qui en
décoiffe encore beaucoup.
La
Suisse, pendant ce temps-là, respecte son credo sous la
forme d’une phrase sans
appel : « un Maçon
libre dans une loge libre »,
appliquant là le concept extrêmement ambigu de
Liberté qui continue
éternellement à chatouiller
l’inconscient des peuples.
En
effet, qu’est ce que la Liberté ?
La
liberté implique apparemment la notion de libre-arbitre et
le libre-arbitre
n’est en fin de compte qu’une illusion de la
liberté. Je m’explique : Agir
selon notre plaisir ou selon notre volonté n’est
pas la liberté. Toujours selon
Spinoza, « l’impossibilité
du libre-arbitre vient que toute chose
produisant un effet quelconque est nécessairement
déterminé par un Dieu
immanent dans la nature »
Au
IVe siècle avant J.C. Démocrite
énonçait : « Tout
ce qui existe
dans l’univers est le fruit du hasard ou de la
nécessité » (Jacques
Monod). Pas de place à la Liberté. Dont acte.
Rien n’a changé.
Comprendre
l’enchaînement des causes et des effets permet
parfois de modifier leur
succession et d’engager la suite des
événements dans une direction que la
nature n’aurait pas spontanément suivie. Rien de
plus. Si on se penche un
instant sur la physique des particules par exemple, on comprend vite
que nos
volontés individuelles d’êtres humains
sont réduites au strict besoin de notre
survie immédiate. Ne nous faisons pas d’illusion.
Mais
si Démocrite établit une polarité
Hasard Nécessité, Épicure, lui, - que
j’adore
- y introduit la notion d’initiative…
Nous
sommes sauvés des affres de
l’inquiétude de l’âme et des
conjectures
angoissantes sur le pourquoi du hasard et celui de la
nécessité.
Cette
initiative épicurienne n’a rien de commun avec le
libre-arbitre, mais a la
vertu de donner à l’être humain les
moyens d’intervenir dans son destin, de lui
donner l’Espérance. Et la sublimation
recherchée nous invite à cette
initiative.
Certains
diront peut-être que l’Espérance
relève de la poésie, de l’utopie.
Pourquoi
pas ?
En
effet, n’y a-t-il pas une forme de poésie dans
l’éblouissement du chercheur qui
après des années de travail trouve la
clé du problème qu’il étudie
et en même
temps ressent une forme de vertige lorsqu’il discerne
derrière la réponse qu’il
apporte… une autre question à laquelle il devra
répondre ?
L’initiation,
cette voie vers la Connaissance, est une forme de poésie et,
comme le disait
Léopold Senghor : « La
poésie ne doit pas mourir, où alors serait le monde ? »
La
Kabbale dans ses nombreuses allégories prend aussi la forme
d’une poésie
lorsqu’elle énonce par exemple cette
parabole : « la Connaissance
ultime est comme une maison aux dix mille portes qui
posséderaient chacune sa
clé. Toutes sont données à
l’être humain, mais une vie entière ne
lui suffira
pas à trouver la bonne clé de chaque
porte ».
La
sublimation de soi est donc le souci majeur de
l’être humain. Il n’y a rien de
pire que de n’être personne. Il n’y a
rien de pire que le non-respect de la
personne humaine. Chacun a droit à sa propre sublimation,
mais, en
contrepartie, chacun a un devoir de responsabilité envers la
Société.
Le
philosophe Hans Jonas, disciple d’Husserl, dans son livre
« Le Principe
responsabilité » attire notre attention
sur l’inanité des prêches
sempiternellement renouvelés qui invitent
l’humanité à prendre conscience de son
aveuglement et nous invite à « prendre
nos responsabilités ».
Les
jeunes des banlieues qui brûlent des voitures ne font
qu’exprimer le désespoir
de leur marginalisation. Leur crime est à la hauteur de
notre indifférence. Que
cherchent-ils, ces jeunes, sinon leur propre sublimation, mais,
hélas, dans le
mal.
« Que
faites-vous d’autre, je vous le demande, que de fabriquer
vous-mêmes les
voleurs que vous pendez ensuite ». Je vous
invite, mes Frères, à
réfléchir à cette phrase extraite de
l'’Utopie de Thomas Moore.
Notre
responsabilité, j’irai même
jusqu’à dire notre mission, à nous
autres
Francs-Maçons, est de participer à la
construction d’un monde qui ne serait pas
une utopie, mais une réalité concrète,
celle d’une Société à
laquelle nous
offririons les valeurs dont nous nous sommes
imprégnés pendant toute une vie et
qui nous ont été transmises par nos anciens.
« Nos
loges sont des laboratoires dans lesquels nous fabriquons des hommes ».
La
voici la réponse à la question :
« Que venons-nous faire en Loge ».
Je
vous ai dit ceci parce que je le pense très
sincèrement. Je m’adresse ici
naturellement aux apprentis mais aussi aux Maîtres
Maçons qui au dedans
d’eux-mêmes peuvent se poser ces questions.
Aux
pessimistes qui craignent la fin de Franc-Maçonnerie, je me
veux encourageant.
La Franc-Maçonnerie, c’est la vie. Et la vie est
une éternelle palingénésie,
une succession de cycles qui se succèdent et se
reproduisent, une progression
permanente et adaptée.
Tradition - Progression
- Adaptation.
John
Steinbeck écrivait : Il est dans la
nature de l’homme vieillissant… de
résister au changement, particulièrement celui
menant au progrès.
Restons
attentifs, mes Frères !
J’ai dit.
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